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lundi 25 mars 2019

Dumbo


Les enfants de Holt Farrier, ex-artiste de cirque chargé de s’occuper d’un éléphanteau dont les oreilles démesurées sont la risée du public, découvrent que ce dernier sait voler..




I. Dumbo, l’éléphanteau aux yeux bleus

Tim Burton, Michael Keaton, Danny DeVito, Danny Elfman, pour peu, on se croirait au début des années nonante. Back to the 90’s ! Le retour de… « Batman Returns » ! Et le trentenaire que vous êtes de se frotter les mains, le filet de bave pendouillant en prime. Calmons tout de suite votre enthousiasme débordant et prématuré. Non, vous n’avez pas fait un saut dans le temps. Oui, vous êtes bien en 2019. Et il n’est pas question de chevalier noir roulant en Batmobile ou de pingouin à l’allure patibulaire. En réalité, le légendaire cinéaste hirsute a convié ses deux acteurs favoris et son compositeur attitré pour un nouveau tour de piste en participant à la transposition cinématographique du dessin animé « Dumbo », le célèbre éléphanteau aux yeux bleus. Un film en prise de vues réelles commandé par l’insatiable studio aux grandes oreilles ; on attend les prochains « Aladdin » et « The Lion King », respectivement prévus pour les mois de mai et juillet prochains.

II. Timothée, la souris impresario

Ce qui choque dans cette relecture, c’est qu’elle fait la part belle à l’humain, comme en témoigne son récit fortement remanié. Dans l’original, les hommes étaient réduits à l’état de silhouettes à peine identifiables. C’est l’inverse ici. Oubliez ainsi Timothée, la petite souris malicieuse qui prend l’éléphanteau sous son aile. A la fois conscience et impresario, ce personnage mémorable doublé en version française par le légendaire Roger Carel est tout bonnement mis de côté ! Et, de fait, ce sont bien les animaux qui trinquent dans cette version. Ceux-ci sont relégués au second plan (et ne parlent pas). Ce sont bien les hommes qui se retrouvent au centre de l’intrigue. Ce sont eux qui font avancer cette histoire à 70% originale. Le scénariste Ehren Kruger ne retient que l’une ou l’autre scène du Classique de 1941 le reste étant de la pure création. Entre bonnes idées, références subtiles, maladresses et trahisons impardonnables, cette adaptation souffle le chaud et le froid. Certes, elle fait montre de quelques atouts pour charmer le jeune public, mais elle affiche aussi et surtout de nombreux défauts qui devraient décevoir les plus cinéphiles d’entre vous.

III. Casey Junior, le train du bonheur

D’emblée, le métrage vous place sur les voies de la nostalgie et vous replonge en enfance avec la fameuse séquence dédiée à Casey Junior, « le train du bonheur » transportant tout le petit monde du cirque. C’est alors qu’on entend les premières notes du fameux thème symphonique réimaginé ici par un Danny Elfman en très grande forme. D’ailleurs, le compositeur signe avec ce film une très belle partition. Et le spectateur de savourer pleinement cette madeleine de Proust. Bien sûr, vous ne verrez pas les gags visuels associés à cette locomotive comme le démarrage difficile ou encore l’essoufflement sur la montagne. Des scènes incompatibles avec l’ambition réaliste du duo Kruger/Burton. Ces derniers laissant uniquement au spectateur le soin d’accepter au préalable le postulat fantastique de départ, soit un petit éléphant volant grâce à ses oreilles. Tout le reste relève du « plausible ».

IV. Mister Stork, la cigogne messager

De la même manière, la séquence culte du messager volant est mise à la poubelle. Rappelez-vous, chez Mickey, les nourrissons sont apportés par des cigognes dans un beau drap blanc. Dans le prologue, le facteur Mr. Stork se chargeait d’apporter l’heureux événement à Mrs. Jumbo. Comme pour Casey Jr., le réalisateur fait un clin d’œil subtil à cette scène, juste de quoi contenter les fans de la première heure. Des adaptations appropriées qui ne gênent guerre la lecture du film. D’ailleurs, la première partie du métrage retranscrit plus ou moins fidèlement l’esprit du dessin animé. Ehren Kruger n’hésite pas à reprendre quelques moments-clefs de l’original, à l’image de l’incendie, numéro circassien spectaculaire et baptême du feu pour l’éléphanteau. Un baptême du feu qui deviendra également un baptême de l’air par après. Son envol étant le climax dans le dessin animé, alors que son extraordinaire faculté est très vite dévoilée dans le film.

V. Milly et Joe, les nouveaux venus

Mais là où l’adaptation se prend les pieds, c’est dans la psychologie des personnages. Pour guider les jeunes pupilles à travers le récit, le scénariste imagine deux rôles d’enfants. Joe et Milly. Un frère et une sœur. Ces deux-là sont censés remplacer le personnage de Timothée. « Censés » car si le premier est tout bonnement sacrifié, la deuxième, elle, est horripilante en tenant des discours d’adulte. On n’y croit pas une seule seconde. Quant à Colin Farrell, le père des deux gosses dans le récit, ses actions sont dénuées de logique. Heureusement, Tim Burton a plus d’égards pour ses protégés. Danny DeVito et Michael Keaton, parfaits dans leurs rôles d’antagonistes, cabotinent joyeusement tandis que la nouvelle muse du réalisateur, Eva Green (Dark Shadow, Miss Peregrine’s Home for Peculiar Children), se montre très à l’aise dans la peau d’une trapéziste française. Alan Arkin est fidèle à lui-même, c’est-à-dire irréprochable.

VI. Delirium Tremens

Au-delà des séquences susmentionnées, s’il y avait bien une scène culte à ne pas louper, c’est bien la parade des éléphants roses. Verdict ? Sacrilège ! Trahison ! Au bûcher ! Tim Burton a vidé ce moment de toute sa substance, de toute sa puissance, de tout son aspect hypnotisant. L’émerveillement gratuit a pris le pas sur le delirium tremens. Oubliez cette fameuse plongée psychédélique dans un délire cauchemardesque. Comme pour « Alice in Wonderland », le metteur en scène a complètement édulcoré le matériau de base. Pour rappel, dans le dessin animé, la parade prend forme suite aux errances éthyliques de Dumbo et Timothée. S’en suit une gueule de bois carabinée. Un bad trip aussi fascinant qu’effrayant. Esthétiquement, c’est une véritable merveille parodique du surréalisme qui rappelle les rapprochements entre le magnat Walt Disney et l’esthète Salvatore Dali sur le film inachevé « Destino ». Sa conception hyper graphique (les couleurs, les formes, les transformations) en fait un chef-d’œuvre à montrer dans toutes les écoles d’animation.

VII. L’orteil du pied de la cheville

« Great art ! », comme disent les Américains. De quoi nous rappeler que « Dumbo » est (avec Bambi) sans doute le dernier film de l’âge d’or des studios Disney, soit avant les relations compliquées de l’oncle Walt avec son entourage professionnel. Merveille de simplicité et d’efficacité tant dans l’animation que sur le plan du storytelling avec un enchaînement de scènes cultes (les cigognes, le train, les éléphants roses, la comptine de la mère, les clowns-pompiers). L’émotion y est forte à travers des scènes déchirantes au symbolisme subtil (la mère qui dodeline son fils à travers les barreaux, le monologue sur la tolérance de Timothée qui admoneste les corbeaux). C’est littéralement poignant. Rarement Disney a atteint un tel sommet émotionnel : l’identification directe à ce marginal et l’empathie qui fonctionne à merveille (on a tous des complexes). Mais Burton, lui, n’arrive pas à l’orteil du pied de la cheville de son modèle. Le réalisateur préférant une adaptation lisse gonflée aux CGI et à l’art/production design soigné.

VIII. Où est l’art ?

Autrement dit, avant, les réalisateurs, producteurs et animateurs se retroussaient les manches pour produire une œuvre d’art. Et faisaient du cinéma le véritable septième art. Aujourd’hui, Tim Burton et les équipes de Disney ne s’encombrent plus trop de la démarche artistique et préfèrent penser leurs films en termes de produits marketing à vendre à l’international. C’est pourquoi on nous refourgue un blockbuster qui, s’il possède d’indéniables qualités techniques, n’atteint jamais la profondeur et la perfection de l’original. Si visuellement, vous n’aurez aucun mal à croire à ce petit pachyderme volant, vous ne verserez aucune larme durant la projection. Car là où la version de 1941 touchait en plein cœur, cette relecture en live action ne fait que flatter la rétine. De la poudre aux yeux jetée vulgairement aux spectateurs. Mais le cinéphile que vous êtes n’est pas dupe. Burton a beau essayer, il ne parvient pas à retrouver l’équilibre parfait entre émotion, humour et fantaisie qui faisait tout le sel du quatrième Classique de Disney.

Note : 

Critique : Professeur Grant

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