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mercredi 28 octobre 2015

Saul Fia





Octobre 1944, Auschwitz-Birkenau.

Saul Ausländer est membre du Sonderkommando, ce groupe de prisonniers juifs isolé du reste du camp et forcé d’assister les nazis dans leur plan d’extermination. Il travaille dans l’un des crématoriums quand il découvre le cadavre d’un garçon dans les traits duquel il reconnaît son fils. Alors que le Sonderkommando prépare une révolte, il décide d’accomplir l’impossible: sauver le corps de l’enfant des flammes et lui offrir une véritable sépulture.



La voilà! La voilà enfin la claque de la soixante-huitième édition du Festival de Cannes. La fameuse Palme d’Or manquée par les frères Coen, présidents du jury. «Saul Fia» est reparti avec le «Grand Prix», reconnaissance certes prestigieuse quand on sait que derrière elle se cache souvent la véritable récompense suprême, mais maigre lot de consolation tout de même, au regard de la qualité exceptionnelle de l’œuvre magistrale signée par le Hongrois László Nemes. Pour rappel, c’est le surcoté «Dheepan» du Français Jacques Audiard qui a raflé le précieux sésame.



Quel choc! Ce «Fils de Saul» fut sans doute l’œuvre la plus ambitieuse sur la Croisette cette année. Sans conteste l’une des productions majeures de 2015 qui reviendra très certainement trusté les premières places des classements des meilleurs métrages lors des rétrospectives cinématographiques de fin d’année. On parie qu’il remporte l’Oscar du meilleur film en langue étrangère ? Avec une mise en scène exigeante, précise et finalement idoine, le jeune cinéaste de 37 ans parvient à contourner avec maestria la question du visible et du non montrable sur grand écran. 


Point de voyeurisme ici. Et pourtant, avec un thème comme la Shoa, d’aucuns seraient tombés dans le misérabilisme le plus niais comme le corrobore malheureusement l’histoire du septième art. En substance: Saul, un juif hongrois incarcéré dans l’enfer labyrinthique d’Auschwitz-Birkenau, est membre de la Sonderkommando, un groupe de prisonniers chargé d’appliquer la solution finale. Lors d’une de ses tâches, il croît reconnaître la dépouille de son fils. Celui-ci tente alors de sauver le corps de l’enfant des flammes et lui offrir une véritable sépulture.

Rigoureux et habile dans son approche qui consiste à filmer au plus près le protagoniste, à l’instar de la réalisation implacable des frères Dardenne dans «Le Fils», le trentenaire capte l’innommable avec une justesse et une pertinence qui forcent le respect. La succession de plans séquences, en grande focale constamment rivée sur Saul, prend le spectateur à la gorge. On ne le lâchera plus d’une semelle pendant plus d’une heure quarante-cinq. Ainsi, le cinéaste prend le contre-pied de Steven Spielberg en évitant la dimension spectaculaire d’un «Schindler List», et choisit plutôt de projeter sans rien montrer. Ce paradoxe est mis en place par un travail prodigieux sur le montage sonore. 

Concrètement, la bande-son est réalisée à partir de bruits sourds, d’hurlements, de discussions dans différentes langues, de coups… Assourdissant! On parle souvent du pouvoir de l’image et rarement de la puissance évocatrice des sons, mais ici, ces derniers sont davantage significatifs. La force de frappe est dès lors décuplée car elle fait d’emblée participer le spectateur, lequel est renvoyé à son imagination et à ce qu’il connaît déjà de cette ignominie. L’immersion est totale. Nemes évite ainsi l’écueil du voyeurisme grâce à une réalisation radicale qui suggère plus qu’elle ne montre. L’indicible est alors flouté hors-champ.

Claquemuré avec le personnage principal dans le génocide quasiment industriel des crématoriums (charbon, feu, cendres, exécutions), le spectateur vit alors une expérience d’une puissance inouïe dans un environnement déshumanisé. Oppressant, dérangeant, bouleversant, «Saul Fia» est une plongée en apnée, immersive et viscérale, dans la réalité concentrationnaire duquel on émerge difficilement, bousculé par cette petite histoire de la grande Histoire.

Un classique instantané. Une référence indiscutable. Dans le septième art, on appelle ça un tour de force. Pour son premier film, László Nemes, tout en ne choisissant pas la facilité, réalise ni plus ni moins un chef-d’œuvre! «Saul Fia», c’est donc aussi la naissance d’un nouveau talent du cinéma européen.

Note: 
Critique: Professeur Grant

1 commentaire:

  1. Peut-on parler d'un travail introspectif ? 'The Boy in the Striped Pyjamas' avait déjà traité la Shoa sous un autre angle que 'Schindler's List'. Belle critique en tout cas!

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