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mercredi 14 février 2018

The Shape of Water



Modeste employée d’un laboratoire gouvernemental ultrasecret, Elisa mène une existence morne et solitaire, d’autant plus isolée qu’elle est muette. Sa vie bascule à jamais lorsqu’elle et sa collègue Zelda découvrent une expérience encore plus secrète que les autres…







I. L’histoire d’une princesse sans voix et d’un monstre

En dents de scie, voilà à quoi ressemble la filmographie de Guillermo Del Toro. D’un côté les quasi chefs-d’œuvre (El Espinazo del Diablo, El Laberinto del Fauno), de l’autre les quasi navets (Pacific Rim, Crimson Peak). Et puis, entre les deux, végètent d’honnêtes longs-métrages (le diptyque Hellboy, Blade 2). The Shape of Water, lui, se situe clairement dans le haut du panier. Un an après le remake en live action du Classique de Disney, le Mexicain livre sa version toute personnelle de La Belle et la Bête. L’histoire d’une princesse sans voix et d’un monstre…

Dans les années 60, une modeste technicienne de surface d’un laboratoire secret du gouvernement mène une existence solitaire, d’autant plus isolée qu’elle est muette. Un jour, cette dernière rencontre par hasard une créature aquatique à l’allure anthropomorphique. Mi-homme, mi-poisson, cet amphibien humanoïde est claquemuré dans un bassin comme un cobaye qui attend d’être disséqué. Chacun, reclus à sa manière, est vu par le reste du monde comme un freak. Mais tous deux parviennent à se comprendre. Et à parler d’une seule voix, celle de l’amour.

II. French connection

En installant son histoire durant l’année 1962, Del Toro joue sur plusieurs tableaux. Sur le fond, ça lui permet de profiter du contexte politique instable de la Guerre froide et d’aborder en filigrane la peur de l’autre. Cela lui donne en outre la possibilité de parler d’aujourd’hui, son récit étant une allégorie pertinente sur l’administration Trump et son rejet compulsif de l’altérité. D’un point de vue formel, le cinéaste se fait plaisir avec une enveloppe esthétique qui n’est pas sans rappeler le cinéma de Jean-Pierre Jeunet.

D’ailleurs, l’héroïne peut se voir comme une aïeule d’Amélie Poulain. Le film assume pleinement son côté francophile jusque dans sa bande-son : on y entend La Javanaise composée par Serge Gainsbourg mais surtout la superbe partition d’Alexandre Desplat, le frenchy que tout le monde s’arrache à Hollywood. La photographie, d’une splendeur absolue, les costumes, superbes, mais aussi les décors rétros au charme suranné permettent au film de décrocher pas moins de treize nominations aux prochains Oscars, autant dans des catégories principales que techniques.

III. Le romantisme, plutôt que le cynisme

Enfin débarrassé de toute contrainte hollywoodienne après les Transformers du pauvre et autres fantômes de pacotille, Guillermo Del Toro renoue heureusement avec sa veine onirique. Conte sur l’amour, fable sur l’acceptation, ode à la différence, hommage aux films d’horreur d’antan, The Shape of Water est tout ça à la fois. Et c’est avec bonheur et gourmandise qu’on retrouve la singularité du cinéma du quinquagénaire : son imaginaire sombre et merveilleux, ses images lyriques ainsi que son bestiaire fantastique.

Plutôt que le cynisme, très en vogue en ce moment, le réalisateur choisit le romantisme plein pot. Un choix payant. Il fallait bien sa virtuosité, mais surtout sa sensibilité, lui qui s’est toujours reconnu dans la famille des monstres, pour faire de cette improbable romance fantasmagorique un récit sincère et réaliste. Si l’histoire nous est contée de façon somme toute classique, Del Toro parvient à insuffler suffisamment de magie dans sa mise en scène que pour nous transporter voire même nous envoûter.

IV. Prestations quatre étoiles

Un film d’autant plus habité grâce à l’extraordinaire prestation de Sally Hawkins, laquelle trouve là un rôle à même de frapper les esprits. Face à l’actrice britannique, Michael Shannon, jouissif, se glisse facilement dans le costume de la crapule de service, à la fois pervers et inquiétant. Du sur-mesure pour cette gueule de cinéma. Octavia Spencer, Richard Jenkins, mais aussi ce stakhanoviste de Michael Stuhlbarg, soutiennent ce récit merveilleux de leur indiscutable talent.

Par la grâce d’une histoire simple et d’une mise en scène teintée de lyrisme qui fait la part belle aux images poétiques, The Shape of Water nous ensorcelle. Comme cette majestueuse séquence de ballet ou l’héroïne retrouve la voix l’espace d’un instant. Un très beau geste de cinéma qui prouve que Guillermo Del Toro n’a définitivement pas volé son Lion d’or à la dernière Mostra de Venise. L’Oscar du meilleur réalisateur pour monsieur ? Réponse le 4 mars prochain.

Note : 

Critique : Professeur Grant

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