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vendredi 15 février 2019

Le Chant du Loup




Un jeune homme a le don rare de reconnaître chaque son qu’il entend. A bord d’un sous-marin nucléaire français, tout repose sur lui, l’Oreille d’Or.

Réputé infaillible, il commet pourtant une erreur qui met l’équipage en danger de mort. Il veut retrouver la confiance de ses camarades mais sa quête les entraîne dans une situation encore plus dramatique.
Dans le monde de la dissuasion nucléaire et de la désinformation, ils se retrouvent tous pris au piège d’un engrenage incontrôlable.








I. Embarquement immédiat

Le Chant du Loup. En lisant le titre, on s’est demandé si on n’allait pas se farcir une énième compilation de courts-métrages d’animation scandinave parfaitement calibrée pour remplir la programmation de trois salles d’art et d’essai perdues dans le royaume. Mais, la curiosité nous pousse à cesser de jouer les mauvaises langues et à nous renseigner. Casting intéressant, bande-annonce haletante, synopsis intriguant, ce projet sorti de nulle part possède quelques arguments qui captent d’emblée notre attention. Puis, avouons-le, ce n’est pas tous les jours que le cinéma hexagonal nous offre un film de genre avec les moyens de ses ambitions. Alors, ne boudons pas notre plaisir et soyons pantelants de joie à l’idée de découvrir ce qui restera l’une des surprises cinématographiques de 2019.

II. Made in France

Budgété à 20 millions d’euros, ce blockbuster portant fièrement son estampille « made in France » réunit deux producteurs emblématiques du septième art : Jérôme Seydoux et Alain Attal. Avec ce film de sous-marin, le tandem succède ainsi à l’autre magnat du secteur, l’ogre Luc Besson, qui a livré avec sa société EuropaCorp le récent « Kursk », sur l’histoire vraie du naufrage du submersible russe. Si les deux longs-métrages appartiennent au même genre, le traitement est diablement différent. Là où l’œuvre de Thomas Vinterberg s’intéresse davantage au drame humain, « Le Chant du Loup », lui, investit clairement le champ de l’action et de l’espionnage.

III. Un miracle !

Et le résultat est soufflant de vérité. Bluffant ! Ce film est une véritable bénédiction pour le cinéma bleu-blanc-rouge car il affirme ceci : oui, aujourd’hui, on peut (enfin) réaliser une superproduction franco-française avec de grosses ambitions esthétiques et des ficelles scénaristiques efficaces capables de concurrencer les bolides rutilants venus des contrées hollywoodiennes. On peut même évoquer un miracle au regard du nombre incalculable de fictions qui ont voulu jouer les Jerry Bruckheimer… en se cassant les dents, faute de moyens. Ce film apparaît comme une anomalie dans le paysage cinématographique européen. Et le plus beau dans cette histoire, c’est qu’on retrouve un novice aux commandes.

IV. D’Abel Lanzac à Antonin Baudry

Sur sa carte d’identité, il est écrit Antonin Baudry. Mais les bédéphiles le connaissent sous le pseudonyme Abel Lanzac, rendu populaire suite à la sortie dans les librairies de « Quai d’Orsay » qu’il a co-scénarisé avec Christophe Blain. Au cinéma, celui-ci s’est attaché à retoucher le récit de l’adaptation de Bertrand Tavernier. Mais l’homme est surtout connu pour son passé de diplomate. Une expérience riche qui lui a permis de bétonner son récit. Un script singulier (découvrir le rôle de l’« oreille d’or » - superbe idée de cinéma -, soit le sous-marinier chargé de détecter les bruits dans les abysses), détaillé (le jargon militaire, les procédures, le protocole, la diplomatie) et précis (les dialogues archi-techniques, la question de la dissuasion nucléaire) qui parvient à vulgariser le fonctionnement de la marine sans tomber dans le versant Wikipédia.

V. Sur le bout des doigts

Il ne fait aucun doute, le quadragénaire connaît son sujet sur le bout des doigts. Rien n’est laissé au hasard. Ceci pour une question d’authenticité. Et cela se voit (et s’entend) à l’écran. Le curseur est placé très haut, jusque dans la chorégraphie des mouvements. En immersion dans un submersible, les acteurs ont ainsi appris à se mouvoir dans un espace confiné. Avec des enjeux forts, une tension extrême et un suspense haletant, l’auteur-réalisateur signe un scénario implacable nonobstant quelques facilités (notamment sur la fin). Il se montre également habile en parvenant à maintenir la pression durant les deux heures de métrage. Sans temps mort, le prologue est à ce titre une réussite narrative.

VI. Initials B.B.B.: black-blanc-beur

Dommage toutefois qu’une amourette gnangnan s’intègre dans cette histoire. Une sous-intrigue cul-cul totalement superfétatoire, simple prétexte à ajouter un personnage féminin dans le cast. Un sacré bémol qui implique malgré tout de gros moments de flottement dans le récit. Paula Beer, vue dans « Frantz » et plus récemment dans « Werk ohne Autor », peut faire ce qu’elle veut, son rôle est tellement anecdotique qu’il n’y a rien à défendre. Heureusement, le reste de la distribution black-blanc-beur est solide. Lisez plutôt: Omar Sy, François Civil, Mathieu Kassovitz, Reda Kateb. Malgré le nombre (quatre rôles principaux !), chaque membre de l’équipage a suffisamment de matière pour étoffer son protagoniste.

VII. Du grand spectacle en eaux troubles

On n’oubliera pas non plus de mentionner la dimension spectaculaire de ce long-métrage qui assume autant sa part fictionnelle que son ambition réaliste. La production design irréprochable (décors in situ, accessoires, effets spéciaux) ainsi que l’ingénieux travail sur le son finissent par faire de ce grand spectacle en eaux troubles une œuvre aussi intelligente que captivante. Pour l’écrire clairement, « Le Chant du Loup », c’est la surprise cinématographique de ce mois de février. La pellicule qu’on n’avait pas vu venir et qui mérite pourtant d’être accueillie sous les projecteurs.

VIII. Une place à prendre

Ceci pour la simple et bonne raison qu’il montre qu’il y a bien une place à prendre, en France, pour ce type de production et que le cinéma hexagonal ne doit pas se limiter à des comédies franchouillardes et autres drames auteurisants qui inondent les salles obscures. Parce qu’il faut également saluer l’audace des producteurs qui financent un film aux moyens colossaux voire pachydermiques. D’où les têtes d’affiches « bankable » pour faire venir le tout-regardant. Et enfin parce qu’il y a du talent derrière ce projet. Antonin Baudry, définitivement un nom à suivre !

Note : 

Critique : Professeur Grant

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