mardi 8 septembre 2020

Tenet

 


Muni d'un seul mot – Tenet – et décidé à se battre pour sauver le monde, notre protagoniste sillonne l'univers crépusculaire de l'espionnage international. Sa mission le projettera dans une dimension qui dépasse le temps. Pourtant, il ne s'agit pas d'un voyage dans le temps, mais d'un renversement temporel…



Introduction : on ne va pas vous divulgâcher le plaisir (c’est promis !)

Haletant, fascinant, trépidant, exaltant… On ne sait plus trop quoi écrire au sortir de notre critique de « Tenet », la nouvelle fantaisie paraphée Christopher Nolan. Du coup, le mieux que vous puissiez faire, c’est d’aller jeter un coup d’œil à notre compte-rendu en dix points. Et comptez sur nous pour ne rien vous divulgâcher (promis, juré, craché !). C’est par ici que ça se passe :


I. Tenet v Covid

Sortira ? Sortira pas ? Jamais un long-métrage n’aura cristallisé autour de lui une telle attente. Rares sont les films qui ont pu bénéficier d’autant d’articles de presse avant même leur sortie. Une publicité gratuite et bienvenue sur laquelle la maison de production Warner Bros s’appuie pour bâtir la stratégie promotionnelle censée accompagner dans le monde entier le seul tentpole movie estival, « Tenet », le nouveau projet abstrus du visionnaire Christopher Nolan. Une campagne marketing savamment pensée et constamment renouvelée au rythme de l’actualité liée à la propagation du Covid-19.

II. Mystère et boule de gomme

C’est que le studio n’a pas le droit à l’erreur avec sa nouvelle superproduction estimée à plus de 200 millions de dollars de budget. Il s’agit de ne pas se louper, d’autant plus qu’il n’y a aucun précédent à cette situation extraordinaire. Contrairement aux adaptations (comics, remakes, reboots, suites…), il n’y a pas de formule toute faite pour vendre une œuvre dont le réalisateur met en sus un point d’honneur à ne rien dévoiler afin de conserver précieusement le mystère qui entoure le récit et, par-delà, garantir l’expérience inédite en salles, et si possible en Imax, format privilégié par le cinéaste.

III. Film messianique

Un véritable casse-tête pour la major qui a finalement opté pour des sorties séparées - et non simultanées comme c’était prévu initialement -  aux quatre coins de la planète en fonction des dispositions prises par les gouvernements locaux concernant l’exploitation en salles. Si les risques financiers sont bien réels pour la maison de Bugs Bunny, la Warner sait pertinemment que son métrage est attendu comme le messie par des distributeurs et des exploitants de salles plongés en léthargie pour relancer la machine à pop-corn et attirer les spectateurs dans les cinémas avec ou sans masque. Une pression supplémentaire qui fait de « Tenet » l’un des projets les plus sensibles de l’histoire du septième art.

IV. Garanti 100% Nolan

Mais, au-delà de sa sortie chahutée, est-ce que ce thriller vu par la presse spécialisée et le grand public comme un événement cinématographique restera également dans les annales pour sa qualité intrinsèque ? Réponse : non. Certes, on retrouve tout ce qu’on aime chez l’auteur : concept aussi génial qu’original, rebondissements à foison, séquences d’anthologie, maestria visuelle… Mais, il y a aussi tout ce qui nous gêne dans son cinéma : verbosité du récit, montage abrupt, émotions aux abonnés absents, la fluidité de la narration phagocytée par son concept… Cela émis, ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain, « Tenet » remplit haut la main sa mission de divertissement total avec quelques effets de manche de haute voltige pour intriguer un public suffisamment large afin de rembourser son budget pharaonique.

V. No Time To Die

Après le polar (Insomnia), le film de casse (Inception), le tour de passe-passe (The Prestige), les super-héros (la trilogie The Dark Knight), la science-fiction (Interstellar), la guerre (Dunkirk), le réalisateur de « Memento » change derechef de registre et s’attaque à l’espionnage. En substance, Christopher Nolan, amoureux transi de 007, s’est offert son propre James Bond. Tout y est ! Lisez plutôt : un méchant très… méchant (Kenneth Branagh, maître ès cabotinage, à deux doigts de verser dans la caricature), des décors exotiques (parfois purement gratuits), un récit sur base de fin du monde imminente (une antienne bien connue du genre), des personnages élégamment taillés (tout le monde est tiré à quatre épingles), une femme fatale à sauver (Elizabeth Debicki, future Princesse des cœurs dans la série The Crown, on valide) ainsi que des scènes d’action virtuoses bigger than life (et jamais vues sur grand écran) à vous couper le souffle. De quoi faire patienter les aficionados hardcore de l’agent secret de Sa Majesté après le report de « No Time To Die » au mois de novembre.

VI. Vous n’êtes pas cordialement invités à la fête

Concrètement, l’histoire suit un espion censé empêcher la troisième guerre mondiale. Jusque-là, rien d’inédit, sauf que notre protagoniste (John David Washington, fils de Denzel, impeccable) doit faire face à une menace mondiale et invisible venue du futur. L’occasion pour le metteur en scène surdoué de prolonger ses réflexions métaphysiques et conceptuelles sur le temps et notre rapport à la réalité, marottes du cinéaste qui apparaissent en filigrane dans toute sa filmographie. Bref, tout ça semble très intéressant. Le hic, c’est que Nolan ne vous convie pas à la fête. Avec son intrigue capillotractée, ses dialogues sibyllins, son récit elliptique, son style nébuleux et ses clefs de lecture manquant cruellement à l’appel, le Britannique n’éprouve aucune gêne à vous laisser sur le carreau.

VII. Suspension d’incrédulité

Bien sûr, vous comprenez grosso merdo ce qui se joue à l’écran. Vous saisissez les grandes lignes de cette trame filandreuse à souhait. Mais, dès que vous poussez le concept des plus hermétiques dans ses derniers retranchements (le climax « WTF ? », par exemple), hormis si vous êtes l’heureux détenteur d’un doctorat en physique quantique, vous risquez de vous sentir aussi seul que Robinson sans Vendredi dans son enfer insulaire. C’est que l’Anglais n’hésite pas à faire de l’épate avec du name dropping de concepts issus de la physique sans soutenir son discours par des explications. Citer sans expliciter, un peu facile Mister Nolan ! Le salut du spectateur vient alors avec la suspension consentie de l’incrédulité. Autrement dit, mettez la rationalité ainsi que tout jugement critique de côté et abandonnez-vous devant l’écran géant. Seule solution laissée à l’audience pour profiter pleinement du spectacle offert.

VIII. Un grand huit qui vous retourne le cerveau

Et en termes de roller coaster, ce long-métrage hors norme de 2h30 tient toutes ses promesses. Si l’auteur vous retourne le cerveau, ce dernier vous en met également plein les mirettes grâce à une mise en scène audacieuse et riche en détails. Les esgourdes, elles, regretteront l’absence du chevronné Hans Zimmer (Inception, Interstellar) derrière le pupitre, remplacé par la baguette d’un Ludwig Göransson (Black Panther, Creed) inconstant dans sa partition, laquelle propose des éclairs de génie (le prologue et son immersion musicale) et des ratés inaudibles (le final).

IX. Acide acétylsalicylique

In fine, à l’heure où le public se passionne en masse pour des hommes en collant tout droit sortis d’un bal masqué numérique agissant dans des scenarii simplistes et niais aux ficelles narratives on ne peut plus élimées, on ne peut reprocher à Christopher Nolan, dernier des Mohicans en tant que réalisateur hors pair de blockbusters d’auteur, de nous bousculer les méninges et de venir avec un matériau démentiel, exigeant, complexe, et jusqu’au-boutiste dans sa démarche sans concession, qui nous impose de faire fonctionner notre matière grise. Gare aux céphalées !

X. Dont acte

Par ailleurs, à l’instar d’une dive bouteille qui a eu le temps de décanter, nul doute que son « Tenet » s’appréciera davantage dans la durée et supportera mieux le second visionnage, indispensable pour appréhender tous les rouages d’une odyssée ésotérique et cérébrale éprouvante, nébuleuse voire absconse pour certains, mais ô combien surprenante et passionnante. Dont acte. Nous attendons désormais avec impatience sa sortie dévédé-blouré. En somme, que vous soyez laudateur ou détracteur du cinéma nolanien, ce film ne vous laissera pas indifférent. Les thuriféraires crieront au génie, les contempteurs au scandale. Et c’est finalement ce qu’on apprécie chez le cinéaste, sa volonté de prendre des risques, quitte à laisser de côté une partie du grand public.

Note : 

Critique : Professeur Grant


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