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lundi 1 novembre 2021

The Last Duel

 


Basé sur des événements réels, le film dévoile d’anciennes hypothèses sur le dernier duel judiciaire connu en France - également nommé « Jugement de Dieu » - entre Jean de Carrouges et Jacques Le Gris, deux amis devenus au fil du temps des rivaux acharnés. Carrouges est un chevalier respecté, connu pour sa bravoure et son habileté sur le champ de bataille. Le Gris est un écuyer normand dont l'intelligence et l'éloquence font de lui l'un des nobles les plus admirés de la cour. Lorsque Marguerite, la femme de Carrouges, est violemment agressée par Le Gris - une accusation que ce dernier récuse - elle refuse de garder le silence, n’hésitant pas à dénoncer son agresseur et à s’imposer dans un acte de bravoure et de défi qui met sa vie en danger. L'épreuve de combat qui s'ensuit - un éprouvant duel à mort - place la destinée de chacun d’eux entre les mains de Dieu.


I. Ridley Scott, collection automne-hiver

Heureusement qu’il est là Tonton Ridley, dernier des Mohicans en terres hollywoodiennes à proposer autre chose, en termes de superproductions, que des métrosexuels accoutrés en collants voulant sauver le monde à coup d’explosions d’effets spéciaux tape-à-l’œil. Et il y a de quoi s’ébaudir car nous avons doublement de la chance cette année : Sir Scott nous fait le plaisir de revenir non pas avec un, mais bien deux longs-métrages. C’est Byzance ! Deux propositions cinématographiques diamétralement opposées. A la fresque médiévale de ce mois d’octobre répondra une chronique familiale toxique en novembre prochain. Mais avant d’entrer dans la Maison des Gucci, le cinéphile féru du travail d’orfèvre réalisé par le stakhanoviste britannique est invité à assister au Dernier Duel, un affrontement basé sur des événements réels.

II. Justice ordalique

Cet ultime « Jugement de Dieu » oppose le chevalier Jean de Carrouges à l’écuyer Jacques Le Gris, deux amis du front devenus ennemis par la suite. Une inimitié viscérale qui atteindra une intensité paroxysmique lorsque Marguerite, l’épouse du premier, est violée par le second. Alors que ce dernier récuse l’accusation, la jeune femme meurtrie refuse de garder le silence, n’hésitant pas à dénoncer son agresseur et à s’imposer dans un acte de bravoure et de défi qui met de facto sa vie en danger. Chacun campant sur ses positions, l’issue de l’altercation est placée dans la sphère céleste. Ainsi, en l’absence de preuve factuelle, la justice en appelle à la force mystique de l’ordalie bilatérale. Le duel judiciaire étant accordé, il revient au Tout-Puissant de désigner la partie digne de confiance. Le vainqueur garde la vie et voit ses allégations approuvées, jugées comme véridiques.

III. Règle de trois

« The Last Duel » se montre brillant à bien des égards. Mais c’est bien la structure narrative singulière et surprenante reprenant le concept du film japonais « Rashomon » qui retient toute notre attention. Un récit écrit à trois mains, correspondant à trois points de vue d’un même fait divers. Un peu plus de vingt ans après l’Oscar reçu pour le scénario méritoire de « Good Will Hunting », le duo Matt Damon – Ben Affleck se reforme autour de ce projet inattendu. Le tandem s’est attaché à décrire le regard des deux combattants et s’est adjoint les services de la scénariste Nicole Hologcener (le très beau All About Albert) pour mettre en avant la vérité féminine qui catalyse les enjeux. Ce triumvirat fait des étincelles car il réussit la gageure de captiver sans tomber dans l’écueil de la répétition. Un véritable joyau d’écriture qui nous rappelle l’objectif que se fixe Ridley Scott à chaque métrage, à savoir la recherche de cet « équilibre fragile entre le seuil d’emmerdement et la vraie nature du film ». Précepte énoncé dans l’incroyable making of « The Path of Redemption » du film « Kingdom of Heaven », un chef-d’œuvre de documentaire que l’on vous recommande chaudement.

IV. Ludique et captivant

Chapitré en trois parties distinctes, le scénario déroule trois fois le même événement à travers les yeux des trois protagonistes. Là où les auteurs réussissent leur pari, c’est que chaque volet raconte la même histoire avec des nuances très subtiles qui parviennent à nous dévoiler d’autres éléments de cette affaire. Car si les faits semblent être les mêmes, les apparences, les non-dits, les semblants et autres mécanismes comportementaux remettent tout en perspective et questionnent notre jugement. Ce qui fait que sans accepter, nous comprenons les motivations de chaque personnage. Un dispositif narratif en miroir à la fois ludique et passionnant qui ne prend pas le spectateur pour un être bouché à l’émeri. Ce parti pris permet en outre de rendre compte de la complexité des rapports humains, chose relativement rare dans les blockbusters.

V. Un film du passé conjugué au présent

Ce procédé habile, militant et pertinent nous rappelle en sus l’importance qu’il faut accorder à la perception des choses, à la subjectivité et aux réalités fantasmées. Une manière également de donner voix au chapitre à Lady Marguerite qui, subissant la condition féminine de l’époque dans une société ultra patriarcale, est toujours passée au second plan, derrière ce fameux combat à mort. En la situant au centre de toutes les attentions, les scénaristes posent un geste quasiment politique : elle passe d’objet à sujet. Ainsi, ce drame historique arrivant dans les salles obscures à une époque post-#MeToo fait de tourments et de controverses n’est pas sans évoquer l’actualité et ses thématiques sociétales : le féminisme et la virilité, la place et la parole laissées aux femmes, la culture du viol et le consentement…

VI. Une affaire de duels

S’il faut louer les qualités intrinsèques de l’adaptation aux résonances très contemporaines, on ne peut faire l’impasse sur la maestria de la mise en scène qui sublime ce drame historique avec une puissance ténébreuse et une violence contenue d’une rare intensité. Ainsi, quarante-quatre ans après son premier film, à savoir « Les Duellistes » en 1977, Ridley Scott renoue avec les duels pour ce « Dernier Duel » qui restera à coup sûr dans les mémoires des cinéphiles. Et ce faisant, l’octogénaire (bientôt 84 ans !) montre à la jeune génération de cinéastes qu’il a encore de beaux restes et qu’ils ne sont peut-être pas encore nés ceux qui pourront prétendre à son héritage, au regard de sa filmographie à la fois dense et éclectique.

VII. Who else ?

Réalisation efficace d’une rare élégance, direction artistique tirée au cordeau avec une reconstitution historique irréprochable, interprétations phénoménales (on retiendra la formidable subtilité du jeu de l’Anglaise Jodie Comer dans un rôle compliqué), montage ric-rac, « The Last Duel » s’affiche comme un véritable tour de force cinématographique. Si tout du moins vous parvenez à fermer les yeux sur la coupe mulet « claqué au sol » de Matt Damon et la teinte peroxydée de Ben Affleck ainsi que sur les conventions non tenues : les personnages parlent en anglais… mais chantent en français (!) Bref, du grand spectacle adulte, intelligent et fascinant sur la grande Histoire comme La Mecque du cinéma n’en produit quasiment plus. Vivement le prochain grand film historique. Son titre : « Kitbag » avec Joaquin Phoenix de retour dans la peau d’un empereur (Napoléon) vingt-deux ans après « Gladiator » de Sir Scott. Et qui sera derrière la caméra ? L’incorrigible Tonton Ridley, encore lui. Who else ?

Note : 

Critique : Professeur Grant

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