mercredi 21 mai 2014

Deux Jours, Une Nuit


Sandra, aidée par son mari, n’a qu’un week-end pour aller voir ses collègues et les convaincre de renoncer à leur prime pour qu’elle puisse garder son travail.






Cinephages.com poursuit sa balade sur la croisette. Après «Grace of Monaco», c’est au tour du nouveau film de Luc et Jean-Pierre Dardenne de bousculer l’agenda des sorties de cinéma. Avec «Deux jours, une nuit», nos compatriotes racontent l’histoire d’une ouvrière, mère de deux enfants, qui se bat pour sauvegarder son travail. Sandra, épaulée par son mari, a un week-end pour convaincre ses collègues de renoncer à leur prime pour qu’elle puisse garder son emploi.


Ne tergiversons pas outre mesure, le tandem offre ni plus ni moins un pur chef-d’œuvre et confirme, si besoin est, sa position de favori pour le palmarès. Il rentrerait alors dans l’histoire du cinéma, dans celle du festival ainsi que… dans le Guinness Book des records. En effet, jusqu'à présent, aucun réalisateur n’est reparti de la Côte d'Azur avec plus de deux palmes d’or.


Une reconnaissance suprême que les Belges auraient déjà pu obtenir lors de leur dernière visite cannoise pour la présentation du «Gamin au vélo». Finalement, ceux-ci ont dû se contenter du Grand Prix. Pour rappel, ce sont les élucubrations poético-lyriques et philosophiques de «The Tree of Life», le très surcoté film fleuve de Terrence Malick, qui ont eu les faveurs du jury présidé à l'époque par Robert De Niro. Mais on ne refait pas le passé… 


La paire liégeoise ne manque jamais sa rencontre triennale avec Cannes. Une régularité de métronome qui en font des habitués de la Sélection officielle mais aussi des cinéastes respectés par la communauté cinéphile internationale. Cette année encore, leur nouvelle fiction suscite des commentaires dithyrambiques. Et ils ne les ont pas volés! Alors pourquoi faut-il absolument aller voir «Deux jours, une nuit»? La réponse en trois points: 


1. Une histoire simple mais puissante, un suspense implacable 


Comme à l’accoutumée chez les frères, le récit est simple. Mais les réalités décrites, elles, sont complexes. Les metteurs en scène ne s’écartent jamais de la trame principale. Pas d’histoires parallèles, pas de seconds rôles anodins. Le cinéma des Dardenne est frontal. Ils prennent leur sujet à-bras-le-corps et construisent un suspense implacable entretenu jusqu’à l’issue. Dès les premières minutes, nous sommes pris par la volonté de Sandra de s'en sortir. On ne la lâchera plus. On vit ses émotions, on partage ses doutes, on comprend ses moments de relâchement et ensuite, on se met, comme elle, à espérer. 


D’aucuns parleront de répétitions dans les scènes. Nous leur répondrons que c’est là tout l’intérêt de la quête du protagoniste. Rencontrer, un par un, ces travailleurs pour qu’ils la choisissent au détriment d’un bonus de 1.000 euros. Une somme non négligeable qui ferait du bien dans ces ménages où l'on éprouve quelques difficultés à joindre les deux bouts. Les refus sont autant de coups de bâton à subir de plein fouet, en face-à-face, pour Sandra, elle qui se sent comme une mendiante, forcée de s’humilier pour garder un job vital. La mécanique du film repose entièrement sur ce système de boucles qui mine peu à peu la jeune femme. Un compte a rebours éprouvant qu’on suit sans jamais lâcher prise. 


2. Un cinéma-vérité sans concession 


Cela nous amène à évoquer le cinéma sans concession des Dardenne. Un cinéma social, oui, mais un cinéma ancré dans le réel. Un cinéma-vérité qui dépeint les crises liées à un modèle capitaliste à bout de souffle mettant les travailleurs en concurrence au nom d’impératifs libéraux. Car des Sandra, il y en a plein dans le royaume et plus largement en Europe. Si les frères arrivent à toucher les spectateurs au plus profond de leur âme, c’est parce qu’il n’y a pas de fioritures que ce soit dans la mise en scène, épurée, ou dans la narration, sans fausse note. Les émotions ne sont pas fabriquées. Il n’y a pas de musique, pas de pathos, pas d'artificialités. Les sentiments émergent de situations concrètes auxquelles on pourrait tous être confrontés. 


II n’y a pas d’héroïsme à deux balles non plus, ni de facilités dans l’écriture. Chez eux, l’émotion se fait toujours complice de la raison. Les cinéastes s’efforcent de ne pas verser dans le manichéisme primaire en prenant soin notamment de ne pas juger les personnages. Ils démontrent également à quel point il est difficile de recréer de la solidarité dans un système comme le nôtre où la peur règne au sein des sociétés. Le spectre du chômage continuant de hanter les marchés du travail. Fer de lance de ce néoréalisme, et nonobstant leur renommée internationale, rien ne pourra entraver l’intégrité des Dardenne. Leur vision du monde du travail, des ressources (in-)humaines, de la lutte sociale, des comportements et interactions est à la fois précise et subtile. 


3. Le plus beau rôle de Marion Cotillard depuis... 


On le sait, Marion Cotillard est capable du pire comme du meilleur. Tout dépend de la personne derrière la caméra. Certains réalisateurs sont des artisans de la mécanique, d’autres sont de formidables directeurs d’acteurs et rares sont ceux qui allient les deux qualités (le premier qui nous vient en tête: Steven Spielberg). Les Dardenne, eux, ont prouvé toute leur virtuose à pouvoir rechercher le meilleur de chacun des comédiens avec qui ils ont tourné, qu'ils soient confirmés ou amateurs. Jerémie Renier, Emilie Dequenne, Olivier Gourmet, Déborah François, Thomas Doret, Cécile de France… ont tous brillé devant l’objectif des frangins. Et aujourd’hui, la Française césarisée, oscarisée et peut-être même bientôt récompensée par un prix d’interprétation féminine. Car oui, la «Môme» a bien grandi depuis ses débuts dans «Taxi». Et ici, elle irradie l’écran pendant 1h35. 


Sans fard, sans glam, sans filet, sans chichis, l’actrice est à découvert et elle est bouleversante. Juste, crédible, émouvante, la compagne de Guillaume Canet nous chavire. Qu’on se le dise encore une fois, ce magnifique portrait de femme - son plus beau rôle depuis «De rouilles et d’os» - est transcendé par une paire de cinéastes talentueux. Un peu éclipsé avec l’aura dégagée par la performance de Marion Cotillard, Fabrizio Rongione est tout aussi incroyable dans le rôle du mari qui ne lâche rien. En retrait, le Belge joue avec beaucoup de subtilité, de sincérité et d’intelligence la retenue. Un formidable personnage pour un excellent comédien. 


Notre palme d'or. 


Note:

Critique: Professeur Grant

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