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mercredi 30 décembre 2015

The Big Short


Wall Street. 2005. Profitant de l’aveuglement généralisé des grosses banques, des médias et du gouvernement, quatre outsiders anticipent l’explosion de la bulle financière et mettent au point… le casse du siècle! Michael Burry, Mark Baum, Jared Vennett et Ben Rickert: des personnages visionnaires et hors du commun qui vont parier contre les banques … et tenter de rafler la mise!







Impensable pour le cinéphile d’ouvrir la porte à 2016 sans avoir visionné la dernière claque de 2015: «The Big Short». Sans crier gare, le nouveau long métrage d’Adam McKay, maître ès farces potaches (Anchorman, Step Brothers), fait irruption dans les salles obscures avec fracas. Armé d’un scénario béton et de sa «Dream Team» où se côtoient Christian Bale, Ryan Gosling, Steve Carell et Brad Pitt - excusez du peu -, ce «Casse du siècle» est la diatribe acide et grinçante qu’on n’osait plus espérer voir durant cette année plutôt pauvre en comédie intello. 



S’attaquer à la crise économique de 2008, voilà une mission à haut risque pour celui qui n’a sur son curriculum vitae qu’une enfilade de pantalonnades tantôt inspirées, tantôt affligeantes. La finance, sujet sexy s’il en est, certes, mais pas très cinématographique, loin s’en faut. Et pourtant, ces dernières années, trois œuvres redoutables ont déboulé sur la grande toile: l’extraordinaire «Margin Call» signé J.C. Chandor, le chef-d’œuvre scorsesien «The Wolf of Wall Street» et l’indispensable documentaire «Inside Job», paraphé Charles Ferguson. On se gardera bien d’évoquer le pétard mouillé «Wall Street: Money Never Sleeps», production indigne d’Oliver Stone.



Pour McKay, il s’agissait surtout d’innover et de ne pas répéter ce qui a déjà été fait. Naturellement, ce dernier choisit le ton de l’humour, volontiers piquant voire mordant, pour évoquer la récession en adaptant le best-seller de Michael Lewis «The Big Short: Inside The Doomsday Machine». Son récit, finement écrit, revient au début des années 2000, au moment où les banques pratiquent des prêts immobiliers à des ménages américains ne remplissant pas les conditions requises pour souscrire à un emprunt. Si d’aucuns voient en cette magouille la possibilité d’acquérir un logement, personne ou presque n’imaginera qu’on se situe là au point de départ d’un cataclysme économique mondial qui éclatera en 2008 et dont on ressent toujours les effets à l’heure actuelle.

Trois groupuscules de visionnaires vont cependant anticiper ce que les institutions bancaires, gouvernementales et médiatiques auraient dû voir venir. Ce trio va parier contre les banques, lesquelles n’hésiteront pas à leur rire au nez, en se doutant bien que la bulle financière allait exploser tôt ou tard. Ces investisseurs hors du commun vont mettre au point ce fameux casse du siècle et tenter de rafler la mise. Ils seraient ainsi les seuls à tirer profit de la désormais et tristement célèbre crise dite des «subprimes», dénomination pour ces fameux prêts hypothécaires à haut risque.

Pour ne pas perdre le public peu à l’aise avec les données financières en cours de projection, le réalisateur a la brillante idée de parsemer, çà et là, sa pellicule d’interludes pédagogiques. Ces apartés, prenant l’allure de petites leçons de finance vulgarisées, sont dispensés par des personnalités à mille lieux de la sphère économique. Ainsi, la comédienne Margot Robbie dans sa baignoire, le chef Anthony Bourdain dans sa cuisine ou encore la starlette poupine Selena Gomez en pleine partie de blackjack se lancent, en leur nom, dans des analogies aussi extraverties que concrètement pertinentes pour résumer les différents enjeux liés aux motivations des protagonistes. Un procédé intelligent et particulièrement décapant!

Cette idée de génie vient s’inclure dans un travail titanesque sur le plan du montage rappelant les meilleurs docu-fictions. Séquences fictionnelles, images d’archives, publicités, clips vidéo, photos d’époque, imageries populaires, pop-culture… le tout s’entremêle dans un assemblage prodigieux qui renvoie autant aux meilleurs films d’enquête qu’aux incontournables documentaires d’investigation. En voix-off, Ryan Gosling, qui interprète un personnage à part entière, commente ce qui nous est montré et accompagne le spectateur tout au long du métrage, soulignant par instant des moments d’absurdités. Cette connivence avec l’audience est particulièrement bien amenée et se justifie d’autant plus que nous avons tous pâti de près ou de loin de ce scandale.

Cette virtuosité dans le montage permet également de rythmer un métrage prolixe qui se perd parfois en dialogues filandreux mais nous tient tout de même en haleine jusqu’au générique. Adam McKay réussissant la double gageure de divertir tout en éclairant les lanternes. Si d’aucuns d’entre nous s’y perdront un chouïa dans les méandres financiers et autres terminologies complexes propres à l’économie - on n’a pas tous Mankiw comme bible de chevet -, le scénario est suffisamment vulgarisé que pour saisir tous les enjeux de l’intrigue. 

Le film est construit comme un thriller nerveux où les dialogues sont autant de scènes d’action. On est pris non pas par une cascade folle ou des effets spéciaux époustouflants mais bien par des révélations aberrantes et des moments d’effarement qui laissent pantois. Car le metteur en scène choisit de tourner en dérision la cruauté et la malhonnêteté d’un système basé sur l’absurdité et la stupidité. Mieux vaut en rire même s’il faudrait en pleurer. Car derrière l’ironie se cache bel et bien l’inquiétude. Le cinéaste se montre pessimiste en remarquant que les leçons n’ont pas été tirées.

Corrosif, cynique, ambitieux, documenté, provocateur, «The Big Short» s’affiche comme une sorte de libelle né de la somme jouissive de «Margin Call» (pour le réalisme), «The Wolf of Wall Street» (pour le pamphlet) et «Inside Job» (pour l’enquête). Une œuvre majeure servie par un casting aux petits oignons duquel dominent deux performances ahurissantes (Steve Carell doit décrocher l’Oscar, Christian Bale… aussi!) et qui installe d’emblée Adam McKay dans la cour des grands.

Note: 
Critique: Professeur Grant

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