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mardi 30 mai 2017

I Am Not Your Negro


À travers les propos et les écrits de l’écrivain noir américain James Baldwin, Raoul Peck propose un film qui revisite les luttes sociales et politiques des Afro-Américains au cours de ces dernières décennies.






Introduction : la face noire de l’Amérique

Cette année, lors de la 89e cérémonie des Oscars, la catégorie « meilleur film documentaire » offrait de nombreux petits joyaux dont les excellents et essentiels « 13th », signé Ava DuVernay (Selma), et « I Am Not Your Negro », de Raoul Peck (Lumumba). Deux réquisitoires chocs qui invitent au même voyage : celui vers l’Amérique raciste. Si le premier peut être vu sur la plateforme Netflix, le deuxième, lui, a heureusement bénéficié d’une sortie en salles chez nous. On vous les recommande vivement car ils apportent, chacun à sa manière, un éclairage pertinent sur le pays de l’Oncle Sam, produit d’un passé ségrégationniste pas si éloigné.

La voix de James Baldwin

C’est un fait, cette nation a du mal à se souvenir et éprouve quelques difficultés à panser ses plaies comme en témoignent encore les récents dérapages policiers sur des personnes de couleur et le mouvement militant « Black Lives Matter » contre la violence et le racisme systémique envers les Noirs. D’ailleurs, Raoul Peck évoque le sujet dans son édifiant documentaire porté par la voix de Samuel Lee Jackson en version originale et Joey Starr pour la vf. La question raciale, il l’aborde à travers le regard forcément subjectif de James Baldwin, esthète humaniste et poète contemporain de trois figures marquantes et indissociables de la lutte pour les droits civiques, ses amis Medgar Evers, Malcom X et Martin Luther King.

« Remember This House » : la colère noire

Et c’est précisément là que se niche la plus belle qualité du film. Faire témoigner une figure éloquente, un penseur méconnu de tous à travers son livre inachevé « Remember This House ». En effet, dans les années 70, l’écrivain avait l’intention de raconter l’histoire de l’Amérique à travers les destins tragiques de ses trois camarades assassinés. Le documentariste est parvenu à récupérer les notes de ce manuscrit qui ne verra jamais le jour pour former le terreau de son long métrage. Un matériau de base idéal. Ce dernier parvient à réveiller les mots forts, rageurs, incisifs et toujours lourds de sens de cet intellectuel afro-américain en les associant à un montage kaléidoscopique.

Pertinent dans le fond, virtuose dans la forme

S’aidant d’une myriade d’archives, photos, émissions de télévision et de radio, extraits de films, débats etc., le réalisateur haïtien parvient à la fois à retranscrire l’état d’esprit de James Baldwin, lequel porta un regard si juste et pertinent sur les souffrances des Noirs, et à reconstituer en images son œuvre inachevée. Questions politiques (l’apathie des décideurs dont les Kennedy), historiques (l’esclavage et l’abolitionnisme), sociales (la discrimination et les violences), culturelles (la place des Noirs dans les œuvres médiatiques et notamment au cinéma) ou encore économiques (le pouvoir d’achat des Noirs) sont tour à tour abordées par un cinéaste sagace qui fait montre d’une indéniable virtuosité tant dans le rythme du récit que dans l’agencement des images.

Conclusion : d’utilité publique
Certains pourraient émettre quelques réserves sur le « militantisme cinématographique » de Raoul Peck. Mais c’est justement cette absence de distance assumée qui fait tout le sel de son travail. En épousant le point de vue de Baldwin, dont le charisme transparait d’emblée à l’écran avec sa voix de dandy, ses discours électrisants et sa présence élégante, le documentariste met en lumière le regard extrêmement lucide d’un penseur sous-estimé du XXe siècle. Et rien que pour ça, « I Am Not Your Negro » est à voir absolument. Il est même indispensable à l’heure où les spectres du nationalisme et du racisme hantent le Vieux Continent (l’actualité hexagonale nous l’a encore prouvé). D’aucuns affirment que le documentaire est d’utilité voire de nécessité publique. On ne peut leur donner tort tant la prose éclairée, puissante et vivifiante de James Baldwin sonne terriblement actuelle. Edifiant. 

Note:
Critique: Professeur Grant 

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