mardi 20 octobre 2020

Falling

 


John vit en Californie avec son compagnon Eric et leur fille adoptive Mónica, loin de la vie rurale conservatrice qu’il a quittée voilà des années. Son père, Willis, un homme obstiné issu d’une époque révolue, vit désormais seul dans la ferme isolée où a grandi John. L’esprit de Willis déclinant, John l’emmène avec lui dans l’Ouest, dans l’espoir que sa soeur Sarah et lui pourront trouver au vieil homme un foyer plus proche de chez eux. Mais leurs bonnes intentions se heurtent au refus absolu de Willis, qui ne veut rien changer à son mode de vie...



I. Le Retour du Roi

Côté pile, Viggo, le comédien, éternel Aragorn dans la saga cinématographique d’heroic fantasy « The Lord of the Rings ». Côté face, Mortensen, nouvellement réalisateur avec « Falling », son tout premier long-métrage. Présentée dans des festivals majeurs tels que Sundance, Toronto, Lyon ou Gand, cette œuvre personnelle et intimiste arrive dans nos salles obscures estampillée du fameux label « Sélection Officielle Cannes 2020 ». C’est dire toute l’attente et l’effervescence qui entourent ce projet. Un film qui a, pour notre part, piqué notre curiosité dès l’annonce de sa production.

II. Polytalent

Et pour son passage derrière la caméra, l’Américano-Danois, qui vient de recevoir le prix Joseph Plateau du Film Fest Gent pour l’ensemble de sa carrière, multiplie les postes : metteur en scène, scénariste, producteur et même compositeur avec une très belle partition au piano. C’est que le sexagénaire possède plus d’une corde à son arc. Touche-à-tout, l’homme aux multiples casquettes s’affiche comme un artiste éclectique. Dans son temps libre, notre esthète aime également s’essayer à la peinture, son violon d’Ingres, mais aussi à la poésie ainsi qu’à la photographie. Bref, s’il y a bien un acteur hollywoodien qui peut se targuer de proposer un vrai regard artistique, soit personnel, singulier et pertinent, c’est bien lui.

III. Versus

Et écrivons-le tout de go, nous ne sommes pas déçus. Savamment étudiée, sa mise en scène sobre, épurée, mais pas austère pour autant, raconte avec pudeur et peu d’artifices une chronique familiale bouleversante centrée autour d’une relation conflictuelle et complexe entre un père rustaud souffrant de démence sénile et un fils débonnaire bien décidé à lui trouver un foyer plus près de chez lui. Une filiation compliquée entre deux êtres que tout oppose. Culture (la chasse vs l’art), politique (républicain vs démocrate), milieu social (populaire vs privilégié), environnement (rural vs urbain), langage (trivial vs respectueux), sensibilité (la rage vs le calme), les deux hommes aux tempéraments foncièrement différents ne se retrouvent sur rien, si ce n’est sur une histoire familiale commune.

IV. Père-Fils

Willis (Lance Henriksen), le patriarche, est présenté comme un paysan mal dégrossi, réac, incapable de converser sans sortir une muflerie. Produit d’une époque révolue, tout à la fois homophobe, misogyne et raciste, ce malappris se sent complètement dépassé par l’évolution d’une société qu’il rejette en bloc. En face, John (Mortensen), le fiston, vit en couple avec Eric, son compagnon sino-hawaïen avec qui il a adopté une petite fille, Monica. Bienveillant, attentionné, à l’esprit doux et déférent, ce dernier se situe à l’opposé de son géniteur. Malgré les différences, nonobstant la maladie et au mépris des invectives et autres attaques personnelles de son butor de père, il va tout faire pour se rapprocher de celui qui reste malgré tout son papa.

V. Flashback

Pour aborder ce rapport générationnel difficile, le New-Yorkais plonge dans son histoire personnelle et met en scène quelques événements autobiographiques. Un choix qui aboutira à une ambition scénaristique audacieuse voire casse-gueule, celle d’éclater sa narration entre le passé et le présent par le truchement de nombreux flashbacks. Déroutants au début, ces allers-retours s’avèrent, in fine, toujours pertinents et jamais redondants. A l’image, cette construction dramaturgique se traduit par des fondus et des transitions qui s’enchaînent de façon fluide et limpide, faisant progresser naturellement le récit, lequel n’a pas peur de prendre son temps pour épaissir ses personnages, même secondaires.

VI. Facecam

Dans cette même dynamique, Viggo Mortensen fait le choix judicieux d’une réalisation posée, presque minimaliste, laissant sa caméra, discrète, s’imprégner de l’atmosphère et scruter les moindres détails des visages des protagonistes. Muni de son savoir-faire d’acteur accompli, ce dernier sait pertinemment que le faciès est le véritable outil de travail du comédien ; une lapalissade, certes, mais malheureusement ignorée par bon nombre d’apprentis réalisateurs aujourd’hui. En témoignent les nombreux gros plans sur la trogne usée par le temps de Lance Henriksen. Des facecam qui nous restent encore longtemps en mémoire après la projection.

VII. Lancinant

Par ailleurs, le réalisateur n’hésite pas à étirer les scènes, jouant sur un tempo lancinant, usant de « blancs », ces fameux moments silencieux qui s’avèrent parfois plus éloquents qu’un montage surdécoupé fait de réparties en champs-contrechamps. Un choix qui a sans doute déstabilisé la critique américaine à Sundance, peu réceptive à ce premier film. Aux antipodes des canons stylistiques et rythmiques hollywoodiens, ce dernier dose parfaitement les moments suspendus avec les séquences dialoguées. Viggo Mortensen montrant ici une sensibilité cinématographique européenne.

VIII. Fifty Shades of Grey

L’exécution est brillante, en phase avec la délicatesse du propos et la sincérité de son auteur. A travers cette odyssée filiale, l’acteur-réalisateur montre que la vie n’est pas monochrome, mais s’apparente plus à un grand huit fait de hauts et de bas, d’obscurité et de lumière. Tout ne s’avère pas entièrement noir. Rien n’est tout à fait blanc. Ce dernier capte cette zone de gris où s’expriment les échanges houleux tout comme les marques de réconfort. Car malgré la tragédie, les insultes, les offenses, les rancœurs enfouies et les non-dits assourdissants, le récit aborde également le pardon, la tolérance, l’empathie et saisit à merveille ce rayon lumineux qui peut s’échapper des situations les plus dramatiques.

IX. Casting aux petits oignons

Bref, avec cette première oeuvre, notre Captain Fantastic fait montre d’une flopée de qualités. Mais, s’il y en a bien une qu’il faut retenir, c’est sa faculté à bien choisir son casting. Une distribution étonnante et sans fausse note, des premiers aux seconds rôles. Chacun jouant parfaitement sa partition. On retiendra la touchante interprétation de Viggo Mortensen, évidemment, mais on n’oubliera pas de mentionner les convaincants Sverrir Gudnason (Björn dans Borg/McEnroe), Hannah Gross (Joker), Laura Linney (The Big C), Terry Chen (House of Cards) ainsi que le caméo du cinéaste David Cronenberg himself en… proctologue.

X. Lance Henriksen en pole position dans la course à l’Oscar

Sans oublier l’hénaurme Lance « Bishop » Henriksen ! L’octogénaire à la voix rocailleuse trouve ici le rôle de sa vie, lui qui peut se targuer d’avoir une filmographie aussi longue que le Golden Gate, bâti sur des chefs-d’œuvre (The Right Stuff, Close Encounters of the Third Kind, Aliens) ainsi que d’immondes navets (au hasard, Alone in the Dark 2). Cet éternel second couteau abonné aux films de genre douteux a momentanément quitté ses séries B et Z pour livrer une prestation méritoire digne des plus grands acteurs du septième art. Une performance hallucinante qui sera, à coup sûr, saluée par l’Académie par le biais d’une nomination à l’Oscar. Et, qui sait, peut-être repartira-t-il avec la fameuse statuette dorée ? C’est tout le mal qu’on lui souhaite.

Note : 

Critique : Professeur Grant

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