mardi 10 novembre 2020

The Social Dilemma

 


Des experts en technologie et des militants sonnent l'alarme concernant certaines de leurs inventions qui provoquent des addictions et déstabilisent les démocraties.



I. Derrière nos écrans de fumée : le doc en toc de Netflix

On ne doute pas un seul instant que le réalisateur new-yorkais Jeff Orlowski est armé des meilleures intentions lorsqu’il se lance dans son projet « The Social Dilemma » pour la plateforme de streaming Netflix. Dans le viseur : les manipulations algorithmiques des géants du web. Malheureusement pour lui, les meilleurs desseins n’ont jamais suffi à produire des documentaires un tant soit peu pertinents. Evidemment, l’approche de remettre en question le fonctionnement et les rouages pervers des GAFA est louable, tout comme l’objectif de secouer les consciences sur notre rapport aux écrans. Faut-il encore pouvoir affiner un esprit critique qui soit digne d’intérêt. Ici, on en est loin. A des kilomètres ! Par ailleurs, on ne lui reprochera sûrement pas de vouloir vulgariser son sujet. Mais là encore, le résultat s’avère on ne peut plus bancal. Retour incisif sur un documentaire opportuniste, sensationnaliste et maladroit, plus toc que choc, qui se rêvait pamphlétaire, mais qui fait « pschitt » dès son entame.

II. Tempête dans un verre d’eau

Là où le bât blesse, c’est dans le timing. Cette production audiovisuelle vient des années-lumière après tout le monde. Tout (et n’importe quoi aussi…) a déjà été dit, écrit, analysé, rabâché dans la presse, dans des émissions télé et radio voire dans des documentaires. Et en cent fois mieux. L’autre hic, c’est qu’hormis l’idée d’adosser une dimension fictionnelle à son docudrama, l’Américain n’apporte rien de neuf au débat. A se demander si le jeune cinéaste, frustré de ne pas être la nouvelle coqueluche d’Hollywood, ne s’est pas trompé de genre. Quitte à vouloir produire du cinéma, autant y aller franco plutôt que de s’efforcer à prouver au spectateur confortablement installé dans son salon qu’on est quand même bien mal assis, le cul entre deux chaises. Autrement dit, « Derrière nos écrans de fumée » s’apparente à une tempête dans un verre d’eau. Bref, il est grand temps de recontextualiser ce que d’aucuns pensent naïvement être un sommet d’investigation.

III. Made in Silicon Valley

D’emblée, le spectateur voit défiler une pléiade de personnalités estampillées made in Silicon Valley ayant joué un rôle de l’intérieur dans la montée en puissance des mastodontes du numérique. Ceux-ci tentent cahin-caha de faire leur mea-culpa face caméra. Une initiative intéressante si elle était questionnée par un jugement critique à travers des questions d’ordre journalistique. Or, ici, on est plus face à une tribune gratuite bienvenue pour ces anciens cadres dirigeants qui ne se font pas prier pour obtenir un peu de publicité personnelle et se racheter une conduite aux yeux du monde. Qu’en est-il des sommes engendrées durant leur carrière ? Que font-ils aujourd’hui de l’argent amassé sur la crédulité des internautes devenus produits à leur insu ? Injecté en partie dans des programmes d’aide aux personnes dépendantes ? Dans des associations d’éducation aux médias ? L’auteur a la chance de recevoir ces experts et ne pose pas les questions qui fâchent, les interrogations les plus évidentes. Ou l’art de botter en touche pour ne pas froisser l’intervenant-roi.

IV. La méthode Orlowski

Il apparaît très clairement que « The Social Dilemma » symbolise avant tout l’échec d’un jeune metteur en scène qui n’a définitivement pas les épaules assez larges pour s’attaquer à une thématique aussi complexe. Admettons-le tout de go, la méthode Orlowski ne fonctionne pas. Ce dernier, tétanisé par l’ampleur de son sujet, perd immédiatement toute crédibilité devant des spectateurs abasourdis par tant de couardise et de dilettantisme. Qu’on se le dise, ce dernier n’a rien d’un journaliste, et encore moins d’un libelliste. En témoigne l’amorce de son documentaire. Il est très vite affirmé qu’à l’aube des réseaux sociaux, personne ne se doutait des dérives potentielles liées à leur fonctionnement. Les bras nous en tombent ! Une telle assertion débitée en début de métrage : ou comment se décrédibiliser ipso facto. Comment donner du crédit à une œuvre qui épouse bêtement ce qui est affirmé par les interviewés. Le jugement critique ? Apparemment, il n’a jamais été convié en séances d’écriture. Hallucinant !

V. Prophétie dystopique

Prenons l’exemple le plus probant : Facebook. Dès son lancement à grande échelle, les critiques ont fusé. Que ce soit sur la protection des données ou, par la suite, sur l’utilisation des data à des fins notamment commerciales. Mark Zuckerberg, jamais tranquille, a constamment dû se justifier sur les dessous de son entreprise. D’emblée, la presse, même généraliste, a tiré la sonnette d’alarme sur les potentiels dangers d’une utilisation abusive des réseaux sociaux. De nombreux journalistes et spécialistes ont tout de suite décelé les dommages collatéraux sur notre société contemporaine si ces nouveaux moyens de communication sont employés comme outil d’influence et de persuasion. Par ailleurs, s’il on prend un peu plus de recul, des œuvres culturelles de renommée mondiale prophétisaient déjà des déviances liées aux avancées technologiques. Comment ne pas songer à la dystopie de « 1984 » imaginée par l’écrivain britannique George Orwell et au spectre de Big Brother. Les GAFA ayant remplacé les dictatures politiques comme institution pouvant contrôler nos vies, nos actions, nos pensées.

VI. N minuscule

Mais là où « The Social Dilemma » est le plus nauséabond, c’est lorsqu’il saute à pieds joints dans l’hypocrisie la plus abjecte. Dans son déroulé « scénaristique » (on a dû se forcer à l’écrire), le métrage tire à boulet de canon sur des cibles évidentes : Facebook, Twitter, Google, Pinterest, YouTube, Instagram… en prennent pour leur grade. Tiens, tiens… Il ne manquerait pas quelqu’un à l’appel ? M’enfin, bon sang mais c’est bien sûr ! Où est donc passé ce cher Netflix, vous savez, la multinationale qui produit ce docu ? Aux abonnés absents. Ironique, n’est-il pas ? Pourtant, la plateforme de streaming a tout à fait le droit d’y revendiquer une place de choix. C’est qu’en termes de recommandations algorithmiques, on s’y connaît. Et depuis des années. On est même passé maître dans l’art. Par ailleurs, l’autoplay, on en parle ? Ce documentaire s’affichait donc comme une formidable opportunité pour réaliser une autocritique. En toute transparence. Sincère. Honnête. C’aurait été plutôt couillu voire méta. Et surtout avisé. La bonne blague ! A Los Gatos, on préfère cracher dans la soupe plutôt que d’émettre un avis réflexif. C’est plus facile. Ou quand le N majuscule devient minuscule.

VII. A l’esbroufe

Même d’un point de vue formel, « The Social Dilemma » manque sa cible. De deux choses l’une : soit le Jeff, aux abois, se rend compte qu’il navigue à vue dans son documentaire, se surprend ensuite à une lueur de lucidité en essayant clopin-clopant de donner de la consistance à son exposé avec un récit dramaturgique, soit ce fieffé incompétent se persuade que son audience est encore plus démunie en neurones que lui. Quoi qu’il en soit, ce dernier décide d’illustrer son propos par des séquences fictionnelles d’un kitschissime hideux et supposées anxiogènes. Ecrivons-le sans ambages, le procédé est grossier et totalement superfétatoire. Au programme : une direction artistique digne d’une publicité des années 90 pour des céréales, une distribution de joyeux histrions surjouant toutes les scènes avec des sourires « pepsodent », un récit cousu de fil blanc d’une niaiserie à se tirer une balle dans la tête, des effets spéciaux ostentatoires pour faire de l’épate… Rien ne nous est épargné. Il est un fait : si Jeff Orlowski n’a pas sa place dans le docu, il a nullement son entrée dans la fiction. Chacune de ses idées aboutit à une catastrophe, que ce soit sur le fond ou la forme. Un coup-de-poing dans l’œil, une offense à l’intellect. Bref, un désastre abominable qui dépasse l’entendement.

VIII. Truismes, superfétations et coq-à-l’âne

Nous sommes prêts à croire le documentariste sur parole quant à ses nobles intentions, sur son irrépressible envie de nous tirer de notre torpeur digitale. Mais, d’une part, on ne l’a pas attendu, ce dernier arrivant deux guerres en retard, et d’autre part, celui-ci est la personne la moins qualifiée pour le job, lui qui est à mille lieues d’imaginer la responsabilité qui lui incombe. Ne se posant même pas la question de savoir si la fin justifie les moyens. Doit-il absolument occulter la tartufferie méphitique de Netflix pour mettre en scène son message ? Tout en fermant les yeux sur les thématiques qui le dérangent, le vidéaste s’efforce péniblement à réaliser une diatribe corrosive sur les réseaux sociaux. Cependant, il enfonce des portes ouvertes, produit des courants d’air et ne réalise in fine qu’un ersatz satirique fait de truismes, de superfétations et de coq-à-l’âne. Son réquisitoire de pacotille retombe comme un soufflé. En réalité, c’est bien son incompétence qui nous donne de l’urticaire plutôt que la soi-disant ambition poil à gratter de son œuvre, laquelle nous chatouille à peine le bout des doigts de pieds. C’est ballot !

IX. Quid de l’éducation aux médias ?

Enfin, un documentaire se doit d’apporter de véritables éléments de solutions aux problèmes illustrés. Ne cherchez pas, ici, il n’y a rien à l’horizon. Pas une once d’idée pour faire progresser le débat. Juste de la redite, du convenu, de la superfluité, des vérités de Lapalisse. On brasse du vent gaiement dans une paresse intellectuelle consternante. A l’instar de ce conseil des plus avisés : se désabonner des notifications incessantes qui viennent attirer notre attention avec un rythme métronomique. Super ! Merci pour la suggestion. Se farcir une heure trente de docu-concon-cucul pour se taper ensuite ce type de recommandation à la mords-moi-le-nœud, on s’en serait bien passé. Par ailleurs, on se demande où est passé le chapitre lié à l’éducation aux médias. A la poubelle, tout comme la réflexion, la pensée complexe, la nuance. La désinformation et la propagation des fake news, l’isolation et la dépendance de la génération Z, l’augmentation des suicides chez les adolescents, l’altération de l’estime de soi, la polarisation des débats politiques… Les problèmes sont pléthoriques et seuls des cours d’éducation aux médias dispensés dès l’école secondaire peuvent enrayer ces dérives liées aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. Objectif : faire du citoyen un spectateur actif et critique, un explorateur autonome des documents médiatiques qui l’assaillent quotidiennement.

X. Notre suggestion dopaminergique, juste pour toi (veinard !)

Vous l’aurez compris, avec « Derrière nos écrans de fumée », vous n’apprendrez rien de neuf, hormis si vous avez joué les Hibernatus au fin fond de la banquise ces dix dernières années. Intéressé par l’algorithmisation de nos existences ? Nous vous conseillons la mini-série « Dopamine » produite par Arte et disponible en intégralité et gratuitement sur la toile. Au menu, neuf épisodes de cinq à dix minutes sur Facebook, Instagram, Twitter, Snapchat, Tinder, mais également Candy Crush, Uber ou encore, ironie de la chose, YouTube, un des canaux de diffusion choisis par la chaîne culturelle franco-allemande. On y parle en vrac de validation sociale, de récompense aléatoire, de l’illusion de la compétence, de comparaison sociale, de don, d’anxiété, mais aussi de concepts aux noms plus barbares comme le deep learning ou le nudge. Voilà un programme court, satirique, désopilant qui ne vous prend pas pour un spectateur bouché à l’émeri. Une vraie réussite qui met à l’amende ce piètre, indigent et risible « The Social Dilemma ».

Note : 

Critique : Professeur Grant


Addendum

Découvrez dès maintenant Dopamine, la web-série susmentionnée: 



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