Les Rayons et les Ombres
Pendant la Deuxième Guerre mondiale, l’histoire vraie de Jean et Corinne Luchaire, un père et sa fille pris dans l’engrenage de la collaboration.
Les grandes fresques historiques
se font suffisamment rares sous nos latitudes pour qu’on s’y attarde avec une
vigilance gourmande. Cinq ans après son remarquable Illusions perdues, triomphe césarisé et adaptation balzacienne au
cordeau, Xavier Giannoli, fils de journaliste, s’immerge derechef dans les eaux
troubles de la presse avec Les Rayons et
les Ombres, un ambitieux film-fleuve de plus de trois heures articulé
autour de deux figures françaises oubliées du XXe siècle : l’actrice
Corinne Luchaire et son père Jean, patron de presse. A travers ces deux
destins, ainsi que celui d’Otto Abetz, professeur de dessin devenu ambassadeur
d’Allemagne à Paris en 1940, le cinéaste ausculte moins une époque qu’un
glissement idéologique : celui qui mène du pacifisme des années vingt à
l’accommodement coupable sous l’Occupation.
Le terrain est miné, et Giannoli
le sait. Là où le cinéma hexagonal privilégie traditionnellement l’héroïsme de
la Résistance, il choisit la pente savonneuse de la collaboration. Le geste
n’est pas anodin. Au moyen d’une écriture rigoureuse et d’une mise en scène
implacable, il donne à voir l’engrenage insidieux par lequel des humanistes aux
louables intentions s’enferment peu à peu dans le déni et l’aveuglement. Le
récit évite ainsi l’écueil du didactisme pour embrasser une forme de tragédie
morale, où la complexité psychologique supplante tout réflexe manichéen.
Pour incarner ces personnages
troubles, Giannoli s’appuie sur un Jean Dujardin tout en contradiction, remarquable
en éditorialiste bercé d’illusions, prêt à toutes les compromissions pour satisfaire
son goût du lucre et fréquenter les lieux de stupre. A ses côtés, la magnétique
Nastya Golubeva, dans le rôle de sa fille, starlette en devenir, impose une
présence en dévoilant une belle palette d’émotions. Elle insuffle à son
personnage une fragilité vibrante, jamais appuyée, qui capte la lumière autant
qu’elle la diffracte. Une révélation. August Diehl, quant à lui, distille une
inquiétante ambiguïté, dessinant un Otto Abetz d’autant plus glaçant qu’il se
refuse à toute démonstration. L’ensemble de la distribution se met au diapason,
contribuant à faire émerger une fresque habitée par les ombres du régime de
Vichy.
On pourra certes tiquer devant
quelques redondances, inévitables, peut-être, dans un dispositif aussi ample,
qui alourdissent ponctuellement la progression dramatique. Mais ces légers
affaissements rythmiques pèsent peu face à la tenue d’ensemble. Car Les Rayons et les Ombres s’impose, in
fine, comme une œuvre à la fois ambitieuse et inconfortable, qui préfère
troubler plutôt que rassurer. Et c’est précisément dans cette zone d’inconfort
que le film trouve sa nécessité : rappeler que l’Histoire, loin d’être un bloc
figé, se tisse aussi de renoncements progressifs, d’arrangements discrets et de
dangereuses zones d’ombre.
Note : ★★★★
Critique : Professeur Grant

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