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vendredi 3 novembre 2017

Au Revoir Là-Haut




Novembre 1919. Deux rescapés des tranchées, l'un dessinateur de génie, l'autre modeste comptable, décident de monter une arnaque aux monuments aux morts. Dans la France des années folles, l'entreprise va se révéler aussi dangereuse que spectaculaire.






I. Au revoir là-haut

Avec la satire sociale « Au Revoir Là-Haut », Albert Dupontel signe non seulement son film le plus ambitieux mais aussi le plus abouti. Qu’on se le dise, ce dernier livre sa plus belle copie en tant que réalisateur. En adaptant avec brio le roman éponyme de Pierre Lemaitre, prix Goncourt 2013, le Français a déniché le terrain de jeu idéal pour laisser s’exprimer son tempérament révolté, son esprit anar, son sens de la démesure mais aussi ses envies de cinéma. Inventer, imaginer, innover, sa fougue créatrice est insatiable. D’ailleurs, son métrage transpire d’idées, de trouvailles, de références, d’hommages liés au septième art. Il n’y a pas un seul plan qui ne soit pas le fruit d’un long processus de recherche, d’un travail acharné, que ce soit lors de la pré-production, pendant le tournage ou en salle de montage. Les placements de caméra, la direction d’acteur, le choix des décors et des costumes, les effets spéciaux, la documentation et la reconstitution historique ou encore les partis pris stylistiques, tout semble finement étudié pour raconter de la plus brillante manière cette histoire édifiante.

II. La Der des Ders

D’entrée de jeu, le quinquagénaire plonge le spectateur dans l’enfer de celle qui devait être la Der des Ders. Au cœur des tranchées, dans la boue et le sang, on fait la connaissance de deux poilus, Albert et Edouard. Le premier est un modeste comptable sauvé d’une mort certaine par le second, dessinateur de génie et fils de la haute bourgeoisie. Un acte de bravoure qui va lui coûter cher : un éclat d’obus lui défonce la mâchoire. Se sentant infiniment redevable, Albert prend soin d’Edouard et une amitié se tisse entre les deux soldats. Au sortir de la Grande Guerre, face à l’incapacité de la société française de leur ménager une place dans un environnement rongé par la misère et le chômage, le duo de rescapés décide de monter une escroquerie aux monuments aux morts, ciblant les tenants d’un patriotisme de pacotille, à l’image du père d’Edouard, avec qui ce dernier est en froid. Dans l’Hexagone des années folles, l’entreprise va se révéler aussi dangereuse que spectaculaire.

III. Nahuel Perez Biscayart et… Charlie Chaplin

Exit le Belge Bouli Lanners, trop épuisé pour repartir sur les plateaux, c’est Dupontel himself qui endosse le costume d’Albert. Appliqué, nonobstant la logistique monstrueuse que génère une production de cette ampleur, le Français performe sur les deux tableaux : la comédie et la mise en scène. Boosté par l’implication sans borne de son chef d’orchestre, le reste de la distribution hausse son niveau de jeu. La révélation de « 120 Battements par Minute » Nahuel Perez Biscayart, alias Edouard, fait des miracles avec un personnage peu évident car mutique et caché derrière un masque. Cette graine de star argentine dépasse la gageure artistique et parvient à véhiculer des émotions grâce à la sincérité de son jeu physique (la posture, l’attitude, le regard…), rappelant à s’y méprendre le cinéma muet et le souvenir d’un certain Charlie Chaplin.

IV. Bas les masques !

La suppression de la voix est ici contrebalancée par un éveil du corps et une gestuelle que le cinéaste a voulu rapprocher de la commedia dell’arte. Et, toujours dans cette optique de traduire au mieux un personnage de roman en un héros de cinéma, le réalisateur a fait appel aux précieux services de la talentueuse Cécile Kretschmar pour la confection des masques portés par le protagoniste. Cette artiste chevronnée issue du milieu du théâtre et de l’opéra a réalisé un travail extraordinaire en créant une vingtaine de visages, lesquels expriment les affres et les états d’âme de celui qui doit désormais vivre avec une « gueule cassée ». Signalons encore la présence au générique de Laurent Lafitte, à son meilleur, à la fois délectable et détestable à souhait en crapule de la pire espèce.

V. Lyrisme vs Naturalisme

Mieux qu’une adaptation plan-plan, Albert Dupontel s’approprie véritablement ce best-seller et le condense pour en tirer l’essence même du matériau - sa puissance narrative et sa force pamphlétaire -, quitte à changer le dénouement de l’histoire et à revoir la structure. Toutefois, il veille bien à le faire sans dénaturer le propos ni la charge politique de l’ouvrage. Aventure, humour, poésie et émotion se conjuguent alors dans cette fresque picaresque emballée dans l’écrin d’une mise en scène virtuose. Et c’est là tout le génie formel du metteur en scène qui s’exprime, loin de tout naturalisme, militant davantage pour l’approche lyrique et le romanesque. Plans-séquences, plongées, contre-plongées etc., le réalisateur, au sommet de sa verve, se réinvente sans cesse et s’octroie toutes les fantaisies, jusqu’à s’offrir des mouvements de drones, affirmant par la même occasion l’importance du regard imaginaire, laquelle traverse l’ensemble de sa filmographie.

VI. Couleur, grain, patine

Enfin, le soin tout particulier apporté à l’image (le travail sur la couleur, le grain et la patine est remarquable), le sens du cadre et, plus globalement, l’élégance de la direction artistique ainsi que l’inventivité constante de la mise en scène font de cet esthétisant et burlesque « Au Revoir Là-Haut » un objet singulier dans le paysage cinématographique français. Une réussite !


Note : 
Critique : Professeur Grant

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