mercredi 16 juillet 2014

Boyhood


Chaque année, durant 12 ans, le réalisateur Richard Linklater a réuni les mêmes comédiens pour un film unique sur la famille et le temps qui passe. On y suit le jeune Mason de l’âge de six ans jusqu’ à sa majorité, vivant avec sa sœur et sa mère, séparée de son père. Les déménagements, les amis, les rentrées des classes, les premiers émois, les petits riens et les grandes décisions qui rythment sa jeunesse et le préparent à devenir adulte…




Expérience cinématographique troublante et approche artistique unique s’il en est, «Boyhood» vaut le coup d’œil à plus d’un titre. Pendant 2h45, le spectateur voit défiler devant lui les différentes étapes clefs du périple initiatique d’un jeune garçon qui passe de l’enfance à l’adolescence et enfin à l’âge adulte. Tout un programme!



Pour capter cette chrysalide, Richard Linklater, (déjà à l’origine d’une œuvre sur le temps qui passe avec la trilogie «Before» Sunrise, Sunset, Midnight) a été frappé par une idée de génie. Le Texan a décidé de filmer les mêmes acteurs pendant douze années. Les derniers tours de manivelle ont été donnés en octobre dernier. Un dispositif hors-norme aussi expérimental que génial.


Tous les étés depuis 2002, une semaine de tournage a été bloquée dans les agendas du casting et de l’équipe technique pour enregistrer environ un quart d’heure d’images. Ainsi, on découvre Mason, à l’âge de six ans. Avec son regard rêveur, on se prend rapidement d’affection pour lui. Nous suivons son parcours calqué sur sa scolarité entre chroniques, chamboulements et micro-évènements du quotidien. On le quitte enfin à ses dix-huit printemps, à l’aube d’une nouvelle vie. 


Simple et compliqué à la fois, audacieux mais casse-gueule, le concept se révèle être un pari hasardé et hasardeux pour tous les membres de la production. Pour les acteurs qui risquaient de se lasser dans cet engagement pris sur le long terme; pour les producteurs qui ne pouvaient pas s’attendre à avoir un retour sur investissement avant douze ans; pour le metteur en scène, enfin, qui a dû accepter de ne pas pouvoir tout contrôler. Mais parfois les défis les plus fous engendrent les plus grands films. Et «Boyhood» l’est assurément. 


Si le procédé a déjà été utilisé maintes fois dans le documentaire, c’est la première fois, à notre connaissance, qu’une fiction est racontée à travers un tournage-fleuve d’une dizaine d’années. Le metteur en scène estimant, à raison, que c’est la seule manière de saisir le temps qui passe. Sans trucage, sans artifice, sans fioriture. Mais avec une patience, une intelligence et une sensibilité qui transcendent le genre du "coming of age movie" Et ce réalisme se voit et se ressent indéniablement à l’écran. 


A l’heure où l’industrie cinématographique s’embourbe toujours un peu plus dans une panne d’inspiration généralisée à tous les studios (sequel, prequel, remake, reboot et j’en passe), à l’heure où tout doit rapporter gros le plus vite possible avec le box-office du mercredi comme référence pour encourager ou tuer la carrière d’un film, à l’heure où la vélocité d’exécution supplante la prise de réflexion, «Boyhood» s’affiche d’emblée comme un projet miraculeux et diablement original avec son budget riquiqui et son «hénaurme» concept. 


A travers ce métrage et grâce, d’une part, à un sens aiguisé du casting (les révélations Ellar Coltrane et Lorelei Linklater, fille du réal', la rayonnante Patricia Arquette et l’excellent Ethan Hawke) et, d’autre part, à la magie d’un montage soigné, le cinéaste montre l’extraordinaire dans l’ordinaire et, in fine, questionne sur notre rapport au temps. Insidieusement, la pellicule se déroule, les enfants grandissent, les morphologies changent, les adultes vieillissent, les rides apparaissent, les modes se chassent les unes les autres, les hommes politiques aussi. 


Le réalisateur a d’ailleurs le bon réflexe d’accompagner son récit d’échos à l’actualité (les années Bush et l’Irak, l’élection d’Obama…) ainsi que de nombreuses références à la pop culture: les dessins animés, la mère qui lit le deuxième tome d’Harry Potter et qui laissera plus tard ses enfants acheter… le sixième livre des aventures du petit sorcier, les dialogues entre Mason et son père sur d’hypothétiques épisodes de Star Wars, l’évolution des technologies avec les nouvelles générations de consoles de jeux vidéos, d’ordinateurs et de GSM, les changements dans les rapports humains (l’apparition de Facebook) etc. Même la bande originale a été soigneusement travaillée par le réalisateur afin de capter l’air du temps. 


Écrit au fur et à mesure sur base d’un matériau évolutif selon les apports des acteurs, Richard Linklater livre un récit mélancolique qui touche au cœur et à l’universel. Car à travers l’odyssée existentielle de Mason, c’est le passé du spectateur qui resurgit. Le cinéaste filme ses personnages imparfaits avec un regard bienveillant bourré de tendresse et évite l’écueil des clichés et autres situations attendues (mariage, divorce, première fois etc.) au moyen d’ellipses usées à bon escient. Et le cinéphile de se dire qu’il n’a pas volé son Ours d’Argent du meilleur réalisateur au dernier Festival de Berlin. 


En deux mots, «Boyhood» est une autopsie au scalpel aussi épique que profondément intime de l’évolution d’une famille américaine lambda sur douze années. Un film d’une rare intensité émotionnelle à ne surtout pas manquer. 


Note:
Critique: Professeur Grant

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