samedi 4 août 2018

Christopher Robin



Le temps a passé. Jean-Christophe, le petit garçon qui adorait arpenter la Forêt des Rêves bleus en compagnie de ses adorables et intrépides animaux en peluche, est désormais adulte. Mais avec l'âge, il est devenu sérieux et a perdu toute son imagination. Pour lui rappeler l’enfant attachant et enjoué qu'il n’a jamais cessé d’être, ses célèbres amis vont prendre tous les risques, y compris celui de s'aventurer dans notre monde bien réel…






I. Christopher Robin

La marque « Winnie the Pooh », véritable poule aux œufs d’or, se porte comme un charme. Merci pour elle. L’univers de ce personnage toujours avide de s’offrir un petit shoot de miel en intraveineuse fonctionne tellement bien dans le merchandising Disney que, régulièrement, le studio aux grandes oreilles nous livre une de ses déclinaisons télévisuelles ou cinématographiques. Des pubs de luxe en somme. Donc, ne nous méprenons pas devant l’affiche de ce « Christopher Robin », l’ambition ici est bien plus mercantile que purement artistique. Petit coup d’œil dans le rétroviseur pour s’en assurer. L’aventure sur grand écran du plus mignon des ours en peluche a commencé dans un long-métrage datant de la fin des seventies. Après une suite sous-titrée « Le Grand Voyage » sortie en DTV (lire direct-to-video), s’en sont suivies plusieurs variations réalisées comme des standalone movies. Ainsi, tout le petit monde de la Forêt des Rêves bleus y est passé : « Les aventures de Tigrou » en 2000, « Les aventures de Porcinet » trois ans plus tard, « Les aventures de Petit Gourou » l’année suivante. Vous remarquerez les efforts fournis par l’équipe marketing pour ne pas se répéter dans le titre… Bon, d’un autre côté, Claude Lelouch avait déjà bien abusé avec son « L’aventure, c’est l’aventure », en 1972.

En 2005, dans un grand moment de lucidité (d’avidité ?), l’intrépide Mickey décide ni une ni deux qu’il faut absolument revenir aux fondamentaux et balance à la hussarde « Winnie l’ourson et l’Efélant » avant que les cerveaux du service marketing nous fassent un aveu de faiblesse et d’incompétence en sortant le pourtant pas trop mal « Winnie l’ourson » en 2011. « Winnie l’ourson », oui. Comme ça. Tout simplement. C’est à prendre ou à laisser. On ne s’efforce même plus d’ajouter « Les aventures de » (c’est dommage, c’était tellement original et novateur…) ou de tenter de dévoiler l’un des enjeux (si tout du moins il y en a un) du scénario. Simple. Radical. Le minimalisme poussé à son paroxysme. Après tout, pourquoi en faire des caisses alors que « Winnie the Pooh » est devenue une licence mondialement connue qui fait pleuvoir les dollars partout où elle est diffusée. Il a même son étoile sur Hollywood Boulevard, le bougre !

Mais Bob Iger, le Picsou de Burbank, celui qui tient les rênes de l’empire, contre-attaque. Admirez la transition : comme pour la saga « Star Wars », ce dernier a bien dû se dire qu’ils avaient suffisamment exploité le filon, qu’il était temps de revenir avec du neuf (faut pas s’emballer non plus…) pour ne pas lasser le public. Dans cette honorable perspective, nos champions de scénaristes n’ont pas cherché midi à quatorze heures. Ni même deux secondes, en fait. Si ce n’est plus Winnie, ce sera Christopher Robin ! Et on pique l’idée de « Paddington » tiens, au passage. Ni vu, ni connu ! Au revoir l’animation, bonjour le live action (film en prises de vues réelles). Comme vous pouvez le remarquer, chez Disney, on cultive l’audace comme personne…

Les marketeurs français, encore plus frileux que leurs confrères américains, ont carrément titré « Jean-Christophe et Winnie ». Histoire d’être certain que le spectateur intègre que le plus gros emmerdeur des abeilles se retrouve bien à l’écran. Et le plus beau dans tout cela, c’est que certaines affiches promotionnelles ne présentent pas le fameux J-C devenu adulte (Ewan McGregor, tout de même). Preuve que ce film est bien une manière détournée pour nous vendre du Winnie. Après, il fallait s’en douter. Dans le miel, il y a du sucre. Et si tu remplaces une lettre, tout en veillant bien à garder la rime, ça fait lucre. Même chose en anglais : honey = money. CQFD.

II. Goodbye Christopher Robin

En substance, chez Disney, le miel a le goût du lucre, plus que du sucre. Certes. Mais dans tout ce fatras commercial, un homme et un studio ont voulu innover et tenter d’explorer l’homme qui se cache derrière l’éternelle coqueluche des enfants depuis des générations. Ainsi, très tôt, la Twentieth Century Fox a mis en chantier « Goodbye Christopher Robin », avec le tandem formé par Domhnall Gleeson et Margot Robbie en tête d’affiche. Le pitch ? Percer le mystère des origines de ce honey addict en racontant l’histoire de l’auteur britannique Alexander Alan Milne, revenu de la Grande Guerre, et de son fils, le fameux Christopher Robin du titre. Tous deux tentent de reconstruire leur vie et semblent avoir trouvé, à travers un ourson en peluche, une surprenante échappatoire à leur affliction. Sans doute une superbe histoire sur la relation père-fils.

Sans doute car vous ne la verrez pas sur grand écran en Belgique, le long-métrage étant déjà disponible en Blu-ray outre-Quiévrain et peut-être même dans notre royaume. Une situation qui semble d’autant plus incompréhensible au regard du casting de choix (deux stars montantes de l’industrie californienne) et du cinéaste qui se cache derrière la caméra, le talentueux Simon Curtis, à qui l’on doit les très bons « My Week with Marilyn » et « Woman in Gold ». Autrement dit, un habitué des biopics de bonne facture. Un choix d’autant plus regrettable que la bande-annonce nous promettait une œuvre proche de « Finding Neverland », formidable adaptation sur la genèse de Peter Pan, chef-d’œuvre littéraire écrit jadis par James M. Barrie, incarné par un brillant Johnny Depp, lui-même accompagné par une inoubliable Kate Winslet. Pour l’anecdote, ce film de 2004 était alors mis en scène par un certain Marc Foster… qui n’est autre que le réalisateur de ce « Christopher Robin » version Disney !

Si les décisions des distributeurs sont parfois nébuleuses, on se doute bien que la branche indie movie de la Fox (Searchlight) a eu peur de se faire manger tout cru par l’ogre Disney, et ce, même si plusieurs mois séparaient les deux productions. C’est que si la nature même des longs-métrages était différente, le poids financier (budget, promotion…) également. L’un surfant sur la vague du film indépendant de mi-saison espérant secrètement un bouche-à-oreille favorable, l’autre sur celle du blockbuster estival gonflé au matraquage médiatique. Voilà pourquoi vous devrez attendre que « Goodbye Christopher Robin » passe sur la petite lucarne.

III. « Don’t underestimate the value of doing nothing »

Mais que vaut cette nouvelle incursion dans l’univers de Winnie et ses potos ? Balayons d’emblée d’un revers de la main toutes éventuelles critiques sur la sensiblerie, les niaiseries, la tendresse etc du métrage. Nous sommes dans un univers connu de tous, avec des codes bien établis, des valeurs, des traditions et des personnages intouchables. La gageure de la production fut donc de préserver ce monde, le rendre crédible et réaliste tout en préservant l’imagination et la fantaisie. Le tout naturellement bercé par une douce mélancolie. Des éléments qui font de cette licence un environnement onirique où les plus petits et ceux qui ont un jour été touchés par cette magie (voire plus largement toute personne qui a gardé une âme d’enfant), peuvent se réfugier et se sentir bien, en sécurité. Et en cela, « Christopher Robin » est une jolie surprise.

Sur le fond, le message est pertinent. Les aiguilles ont tourné. Jean-Christophe, le garçonnet qui adorait arpenter la Forêt des Rêves bleus en compagnie de ses intrépides animaux en peluche, est désormais un adulte accompli, avec des responsabilités tant sur le plan familial que professionnel. Mais avec l'âge, ce dernier est devenu sérieux et a perdu toute son imagination. Par un concours de circonstance, il se confrontera à nouveau à ses amis de toujours, lesquels vont prendre tous les risques, y compris celui de s’aventurer dans notre monde bien réel. Si les thèmes (le temps qui passe, les responsabilités parentales, les rêves d’enfance, le pouvoir de l’imagination et de l’émerveillement, le vague à l’âme…) ont déjà été exploités à maintes reprises dans des productions nettement plus subtiles, ceux-ci sont suffisamment bien abordés que pour mériter notre intérêt.

Un conte aidé par une mise en scène inspirée, parfois épurée, laissant le soin aux protagonistes d’interagir, aux émotions d’émerger, au silence de s’installer. On notera aussi certains partis pris ingénieux comme celui de proposer des personnages à l’allure de véritables peluches. Des doudous qui ont vécu, légèrement défraîchis, comme pour montrer que de l’eau a coulé sous le pont de la Forêt des         Rêves bleus, métaphore brillamment utilisée lors d’une très belle séquence où Jean-Christophe voit son reflet rajeuni dans la rivière. Il se rend compte que le temps s’est écoulé. Comme le cours d’eau. Le jeune garçon d’hier se confronte alors à l’adulte d’aujourd’hui. On est tout de suite frappé par les qualités esthétiques de ce film qui nous rappelle le récent « Pete’s Dragon ». Une plastique magnifique épaulée par des effets spéciaux splendides. On ne manquera pas d’épingler un casting vocal irréprochable avec Jim Cummings en tête, doubleur historique (il prête sa voix à l’ourson depuis les années 80), ainsi qu’une distribution au diapason (Ewan McGregor, parfait, et Hayley Atwell, trop rare au cinéma).

Si l’intrigue se montre bien trop convenue et les ressorts du scénario tellement apparents que l’on remarque tout venir à des kilomètres à la ronde, le long-métrage dégage suffisamment de charme et de bonne humeur que pour se laisser emporter. Car « Christopher Robin » est bien une invitation à se (re)poser, à prendre son temps, à se repositionner face à l’effervescence du monde, à se retrouver, à se débarrasser de l’accessoire et à revenir aux choses simples, à l’essentiel. C’est aussi une ode à l’oisiveté, cultivée tel un art, message qui nous a étrangement le plus parlé. On terminera d’ailleurs par une citation de ce bon vieux Winnie: « Don’t underestimate the value of doing nothing ».

Note : 

Critique : Professeur Grant

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