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mercredi 31 octobre 2018

Girl


Lara, 15 ans, rêve de devenir danseuse étoile. Avec le soutien de son père, elle se lance à corps perdu dans cette quête d’absolu. Mais ce corps ne se plie pas si facilement à la discipline que lui impose Lara, car celle-ci est née garçon.







Un certain regard

C’était l’un des séismes du dernier Festival de Cannes. Un choc qui a électrisé la Croisette. De nombreux critiques cinématographiques n’ont pas été avares en éloges dithyrambiques à propos de cette pépite. Le film en question ? « Girl », présenté dans la section parallèle « Un certain regard ». Un long-métrage 100% noir-jaune-rouge que l’on doit au réalisateur flamand Lukas Dhont, cinéaste de 27 ans promis à un bel avenir comme en témoigne sa fameuse « Caméra d’or », prix honorifique qui encourage de jeunes artistes talentueux. Pour l’anecdote, le dernier Belge à avoir remporté cette récompense n’est autre que le Bruxellois Jaco Van Dormael pour son immense « Toto le héros ». Mais de quoi parle « Girl » ? L’histoire tourne autour de Lara, quinze printemps. Cette dernière ne rêve que d’une chose : devenir danseuse étoile. Avec le soutien de son père, elle se lance à corps perdu dans cette quête d’absolu. Mais ce corps ne se plie pas si facilement à la discipline que lui impose Lara, car celle-ci est née… garçon. Non pas un film de genre mais sur les genres à découvrir de toute urgence.

Un chef-d’œuvre absolu

Qui l’eût cru ? Qui aurait pu s’imaginer que la plus belle découverte de cette année cinématographique viendrait de notre Plat Pays ? Il reste encore deux bons mois pour disputer la pole position mais on voit mal qui pourrait truster la première place des classements des meilleures productions de 2018. Car « Girl » est un chef-d’œuvre absolu. Terme galvaudé chez certains scribouillards, mais précieusement gardé de notre côté. Cela témoigne de notre enthousiasme pour cet écrin sorti de nulle part. A même pas trente ans, le jeune Lukas Dhont fait une percée remarquable dans le septième art et livre le film d’une vie. Son œuvre manifeste d’une virtuosité impressionnante tant en termes de qualité d’écriture que de mise en scène. Sa réalisation épidermique colle aux chaussons de Lara, cadrée serrée sur elle, ne la quitte plus d’une semelle, pour montrer les nombreux combats que cette dernière mène de front : physiologique, psychologique et artistique. Elle entre dans son intimité, montre ses tourments, son indicible souffrance et les affres qui l’empêchent de s’accomplir en tant que jeune femme.

Un haut degré d’empathie

Et c’est là toute la force de son récit. Refusant le traitement documentariste d’un sujet de société pour s’intéresser pleinement au portrait intimiste et à la quête émancipatrice, Dhont livre une œuvre poignante au haut degré d’empathie tout en évitant l’écueil du pathos. D’ailleurs, on reste sidéré par la maturité du propos. Ainsi, que l’on soit intéressé ou non, concerné ou pas, n’importe quel spectateur s’ébranlera devant le sort de cette ado ne se reconnaissant pas dans cette enveloppe charnelle qu’elle subit quotidiennement (dans sa chambre, dans les vestiaires…). Claquemurée dans ce corps vu comme une prison empêchant toute liberté d’agir (comme tomber amoureuse), Lara, aussi impatiente avec la transformation de son corps qu’exigeante avec ses ambitions sportives, pourra toujours compter sur des proches bienveillants, à l’image de son père, interprété par un magistral Arieh Worthalter, époustouflant de vérité.

Une révélation bruxelloise : Victor Polster

Mais « Girl » ne serait rien sans l’incarnation démente de Victor Polster, reparti de la Croisette avec un prix d’interprétation qui n’est pas volé. Avec sa présence magnétique et son allure androgyne, le jeune danseur bruxellois se livre corps et âme dans une prestation inoubliable. Tout en gestes et en regards, en délicatesse et en subtilité, sa présence irradie l’écran et permet au réalisateur de faire l’économie de lignes de dialogues pour se concentrer sur l’essentiel. Nous sommes véritablement cueillis par l’interprétation à fleur de peau de ce talent bien de chez nous. De la sensibilité, de la pudeur, de la profondeur, de l’élégance, de la poésie, il y a tout ça dans « Girl », film viscéral plein de grâce et de retenue qui nous poursuit encore de nombreux jours après la projection. Les thèmes pléthoriques (l’identité sexuelle, l’adolescence, la paternité, la solitude, la passion…) et la justesse du point de vue finiront par vous convaincre de vous rendre séance tenante chez votre exploitant de salles préféré. Faites-nous confiance, vous ne le regretterez pas. Une claque. Un métrage qui va droit au cœur. Un pur chef-d’œuvre !

Addendum : Palme manquée

Comment le comité de sélection du Festival de Cannes a pu se passer de ce chef-d’œuvre instantané pour sa compétition officielle ? Hallucinant ! Alors que « Girl » représentera fièrement le royaume dans la course à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, on ne peut s’empêcher de s’imaginer le destin qu’aurait eu le premier long-métrage de Lukas Dhont s’il avait pu concourir à la Palme d’Or. Et de fait, avec une telle réussite (le sujet sociétal, la maestria de la mise en scène, l’interprétation épatante de Victor Polster, le scénario finement conduit…), la récompense suprême aurait pu (dû !) être une évidence, quel que soit le jury. Ainsi, la « Caméra d’or » et la « Queer Palm » laissent un goût amer dans la bouche du cinéphile. Encore plus âcre lorsqu’on regarde la liste des dernières Palme…

Note : 

Critique : Professeur Grant

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