mercredi 3 février 2016

Spotlight

Une affaire qui stagne. Une autre qui se présente. Une décision à prendre. Une équipe qui s'organise. Des informations à recouper. Des lampes de bureau qui restent allumées jusqu'aux petites heures du matin. Des prises de contact. Des refus de collaborer. Des menaces qui tombent. Des sources à vérifier. Une pression qui augmente. Des découragements. Une course contre l'imbattable duo aiguille/ trotteuse. D'autres intimidations qui parviennent. Une affaire qui s'assombrit. Mais au fond des journalistes, une lumière qui ne faiblit pas et qui les guidera vers le chemin de la vérité.


En 2002, le Boston Globe publia une série d'articles explosifs (près de 600) sur les scandales d'abus sexuels sur des enfants au sein de l’Église Catholique, impliquant 70 prêtres locaux et plus de 1000 victimes. L'équipe Spotlight reçut le prix Pulitzer en 2003. 



'Spotlight' parvient-il à se distinguer et à se faire une place au panthéon des classiques du genre, à savoir aux côtés de 'Citizen Kane' (1941) et 'All The President's Men' (rappelez-vous, ce film de 1976 sur le scandale du Watergate) ? Petit budget comparé aux colosses du genre, 'Spotlight' est « spot on » comme on dit au pays de l'Oncle Sam. Comprenez : il voit juste !

Tom McCarthy – dont la plupart des films ont joui d'un bon accueil ('The Station Agent', 'The Visitor', 'Win Win'), joua à deux reprises le rôle d'un journaliste : dans la série 'The Wire' ainsi que dans le film 'Good Night, and Good Luck'. Ces interprétations lui ont sans aucun doute donné l'envie de réaliser un film sur le métier de journaliste. Après vision de 'Spotlight', il est clair que le réalisateur ne cache pas l'influence d'un certain Sidney Lumet ('The Verdict', 'Network'). Le réalisateur n'échappe d'ailleurs pas non plus à la comparaison avec d'autres films que sont 'JFK', 'Good Night, and Good Luck', 'Zodiac' ou encore 'Frost/Nixon'.

Le casting du film s'avère être un « ensemble cast ». Dans cette fine équipe se trouve Mark Ruffalo - qui oscille en ce moment entre productions gros budgets ('The Avengers', 'Shutter Island') et films plus intimistes ('Begin Again', 'Infinitely Polar Bear'). Il interprète Mike Rezendes. Rachel McAdams ('Midnight in Paris', 'The Notebook') est Sacha Pfeiffer. Brian d’Arcy James – habitué aux seconds rôles et dont le nom ne figure même pas sur l'affiche – joue quant à lui Matt Carroll. Michael « Bat… non, Bird...man » Keaton - dans la peau de l'éditeur Walter Robinson - vient coacher cette team. En plus de ce noyau dur s'ajoutent l'acteur et réalisateur Liev Schreiber ('Pawn Sacrifice', 'X-Men Origins : Wolverine', 'Scream') - ici sous les traits de Marty Baron – ainsi que John Slattery ('Mad Men') qui incarne Ben Bradlee Jr. Stanley Tucci ('Lovely Bones', 'The Terminal') et Billy Crudup ('Watchmen', 'Big Fish') de venir compléter ce casting de haut vol. Premier constat : TOUS s’effacent derrière leur rôle. Ces grosses pointures mettent ici de côté leur ego pour travailler de concert et le résultat paie. Phénomène trop rare que pour être tu.

Pour préparer le tournage, beaucoup ont pris contact avec leur alter ego. Michael Keaton s'est ainsi renseigné sur Walter Robinson avant leur rencontre. Si bien que ce dernier fut troublé par l'imitation saisissante que Michael Keaton fit de lui. Accent, maniérismes, rien n'a été négligé par celui qui gagna le Golden Globe du meilleur acteur l'an dernier. Mark Ruffalo s'investit aussi énormément. Il demanda à Michael Rezendes de le coacher à prononcer chacune de ses répliques. Les journalistes de l'époque furent même conviés sur le plateau pour reconstituer leur bureau. La recherche de l'authenticité avant tout.

Mark Ruffalo et Michael Rezendes
Vous l'aurez compris : dans ce long-métrage, il est question d'abus de mineurs par des membres de l’archidiocèse. Le hic, c'est que le cardinal responsable de ce dernier était au courant de ces abus de mineurs et se serait « évertué » à les cacher pendant trop longtemps. Dès lors, l'objectif pour la Presse est de prouver que le cardinal était au courant. À moins que cette affaire ne dépasse le cadre de l'archidiocèse et ne témoigne de dérives d'une plus grande ampleur ? Faut-il dès lors faire tomber un homme ou faire tomber un système ; ce qui nécessiterait davantage d'investigations ? Dans le monde de la Presse, il faut raconter les faits tout en conservant la primeur. Tension accrue quand le journal concurrent s'intéresse également à l'affaire. Le journalisme de pointe couve son sujet plutôt que de l'envoyer prématurément sous presse. Rompre le silence, oui… mais au bon moment donc. Un autre enjeu pour le réalisateur est de montrer que ces journalistes sont passés du scepticisme à la prise de conscience. Se pencher sur une telle affaire, au vu du lectorat majoritairement catholique du Boston Globe, se révéla alors comme une gageure.

Quand l'Église contrôle jusqu'aux tribunaux même, difficile de faire la lumière sur cette affaire. Pourtant, il faut bien rendre justice aux victimes et à leurs familles en amenant cette sordide histoire sous les projecteurs de l'actualité. Pour se faire, il faudra bien des efforts venant d'une poignée de journalistes engagés pour faire tomber ce système corrompu. Car oui, il est bien question du concept « d'engagement » qui occupe ici une place centrale ; ces journalistes mettant leur vie en attente jusqu'à ce que l'affaire éclate au grand jour. En plus d'un engagement certain, le journaliste doit faire preuve d'une autre qualité : un esprit combatif. Menaces, découragements, refus d'obtempérer, clauses de confidentialité et de non-divulgation : le journaliste d'investigation devra passer outre moult obstacles. En regardant 'Spotlight', on se dit que ces grands journalistes sont de la même trempe que « WoodStein », le célèbre tandem sans qui le Watergate serait tout au plus synonyme de pont.

Avec son cinquième film, McCarthy se montre capable d'un cinéma intelligent, tout en réserve et respectueux du sujet dont il traite. La narration est bien maîtrisée. Le scénario, co-écrit par McCarthy himself, est aux petits oignons. Malgré le sujet, le film n'est à aucun moment malsain. On évite ainsi des scènes dérangeantes comme dans 'Sleepers' ; film plus que convenable et au sujet similaire, l'approche journalistique en moins.

Directeur de la photographie sur 'Spotlight', Masanobu Takayanagi a créé quant à lui une palette subtile légèrement délavé pour un film à l'esthétique proche de celle en vogue dans les années 1970… et de celle des films de Lumet. Enfin, la musique n'est pas en reste puisque Howard Shore signe une bande originale qui, à l'instar du film, est maîtrisée de bout en bout.

Véritable hommage sur l'exercice du journalisme d'enquête, le film célèbre aussi la liberté de la Presse. Tient-on le meilleur film du genre depuis 'All The President's Men' ? Difficile à dire. Ceci étant dit, avec un film au service de l'Histoire et non une histoire au service d'un film, McCarthy réussit un véritable tour de force. Bavard sans se montrer verbeux, 'Spotlight' se dégage incontestablement de la mêlée.

Note : 
Critique : Goupil

N.B. : De nos jours, l'équipe Spotlight est encore active et Michael Rezendes en est toujours membre. Quant à Marty Baron, il est actuellement à la tête du Washington Post. 


Autre critique, autre point de vue - "Spotlight" vu par le Professeur Grant:

Certains cinéphiles ont la mémoire courte. D’aucuns s’étonnent de voir Tom McCarthy débarquer à pouf dans l’agenda des sorties cinéma. C’est faire fi de sa déjà jolie filmographie. Pour nous, la première rencontre mémorable avec le cinéaste date de 2008. Alors anonyme, ou pour certains, encore plus inconnu que maintenant, le réalisateur lançait sans prévenir un petit bijou de cinéma indépendant: «The Visitor», emmené par le brillant Richard Jenkins, alors nommé à l’Oscar. Aujourd’hui, après notamment un passage chez Pixar pour élaborer le scénario du magnifique «Up»,  l’Américain revient avec un film-dossier choral: Spotlight.

N’y allons pas par quatre chemins. A nos yeux, c’est le véritable outsider à la prestigieuse statuette dorée du «Meilleur film». Brillant en tout point, le seul défaut que l’on pourrait peut-être émettre à son encontre est son manque d’ambition cinématographique. Mais derrière cette volonté de produire une œuvre au classicisme épuré, il y a surtout le désir de ne pas faire de l’épate avec un récit qui n’en a finalement pas besoin. Car McCarthy ne cherche pas à s’illustrer par l’image tout comme les différentes pointures d’un casting somme toute brillant ne cherchent pas à tirer la couverture vers elles. Tout le monde, à l’unisson, s’accorde pour se mettre au service d’un scénario à la fois subtile et précis alimenté par des dialogues millimétrés.

En réalité, «Spotlight» est le nom historique d’une cellule d’investigation composée de quatre journalistes chevronnés au sein de la rédaction du quotidien Boston Globe, un journal en perte de vitesse face aux diverses crises structurelles et conjoncturelles que traverse le secteur de la presse écrite. Lorsque le nouveau rédacteur en chef (extraordinaire Liev Schreiber, tout en retenue) entre en fonction, celui-ci tuyaute nos investigateurs sur des faits louches de pédophilie au sein du clergé de Boston. L’enquête peut commencer. Pour l’anecdote, elle se soldera par un prestigieux prix Pulitzer remis à l’équipe qui a mis au jour ce scandale sans précédent dans l’Eglise catholique.

A l’instar d’Alan J. Pakula dans le chef-d’œuvre «All The President’s Men», monument du genre «film de journaliste» sur l’affaire du Watergate, McCarthy privilégie le point de vue des scribes. Le spectateur suit alors, pas à pas, l’investigation des journalistes dans ce qu’elle a de plus quotidien. Et on ne s’ennuie pas une seule seconde. Bloc-notes, coups de téléphone, rendez-vous à la hâte, doutes persistants, coups de chance, malchances, recherches aux archives, dossiers cachés, sources anonymes, recoupement des informations, deadlines à tenir, pression de l’establishment, colère noire, vie de famille ébranlée… Tout y passe comme dans la vraie vie de ces «chiens de garde de la démocratie».

Tom McCarthy ne dépeint pas des héros. Juste des hommes et des femmes, des bosseurs qui font leur métier avec passion, avec rigueur, avec déontologie aussi. Le réalisateur refuse tout sensationnalisme dans son traitement, à quoi il préfère la reconstitution minutieuse, réaliste et passionnante d’une enquête journalistique. Cette finesse dans l’écriture, cette sobriété dans la mise en scène, cette précision dans l’interprétation font de «Spotlight» bien plus qu’un bon thriller mais une véritable ode à la presse écrite, un vrai plaidoyer pour le journalisme d’investigation, métier qui tend malheureusement à disparaître à l’heure où le quantitatif prend le pas sur le qualitatif, au moment des synergies, des coupes budgétaires et du rendement dans les groupes médiatiques.

Le metteur en scène a finalement réussi ce qu’on appelle un classique du genre. Sans artifice ni concession à la narration made in Hollywood, ce dernier démontre avec son réquisitoire qu’on peut divertir avec un sujet sensible mais traité intelligemment. On est tenu en haleine jusqu’au générique final, glaçant, grâce à une interprétation au cordeau livrée par une distribution de haut vol où l’on retrouve pêle-mêle Mark Ruffalo, Michael Keaton, Rachel McAdams mais aussi John Slattery ou encore l’immense Stanley Tucci. Sobre, sincère, efficace, documenté, «Spotlight» rappelle également l’importance du quatrième pouvoir dans un monde où l’innommable préfère être ignoré. Édifiant! Une leçon de journalisme. Une leçon de cinéma.

Note: 
Critique: Professeur Grant

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